« « Qu’attendez-vous de la vie ? »
B.Marsan, op.cit.
[…]
« Je ne veux pas espérer, en ce qui me concerne, ni rêver, je veux vivre, pleinement, ce que je mérite, sans rien regretter. » »

Le premier roman de Bruno Marsan, Underdog, redonne espoir en la littérature française. Il met en scène l’ascension de Richard, orphelin de mère et dont le père est devenu quelque peu bredin, élevé par sa grand-mère maternelle considérée comme la sorcière de son village béarnais. Le parcours de Richard se tricote savamment avec celui de Sylvester Stallone – dont le héros s’est épris après visionnage de Rocky au lycée –, nous livrant ainsi un double et trouble roman d’apprentissage.
Trouble en ce sens que rien n’est manichéen dans ces vies, rien n’est donné, rien n’est facile ; tout est arraché au prix de la sueur, des larmes et parfois du sang. Rien d’apitoyant ou de misérabiliste non plus, n’en déplaise aux faux généreux et vrais donneurs de leçons planqués derrière les digicodes de leurs quartiers privilégiés de mondialistes heureux. Ici la lutte, le struggle for life, n’est pas idéologisée façon lutte des classes sauce Marx, ou sauce criminelle selon ses héritiers. Ici, la lutte est âpre ; elle se cogne à la réalité ; elle voit ce qu’elle voit – et dit ce qu’elle voit. Le réel et ses conséquences s’exposent sans veulerie ni moraline.
Underdog, le moins que rien, celui qui a tout à prouver et dont personne n’attend rien de bon, est un titre judicieusement choisi. Les outsiders que sont Richard et Stallone – Rocky nous offrent (car c’est un cadeau précieux à l’heure du prête-à-penser numérique) de relativiser nos jugements à l’emporte-pièce. Nous apprenons d’autre part que rien n’est perdu, jamais : Stallone, né handicapé et pauvre, galérant des années avant de percer pour mieux chuter ; Richard, issu d’un milieu très modeste, exerçant toutes sortes de petits jobs, de ferrailleur chez des gitans à aide-soignant en Ehpad ou factotum dans un hôtel, tributaire d’une rencontre et de sa capacité à saisir le kairos, l’opportunité…
En outre, Underdog se pose en miroir de notre société et de l’état d’esprit autruchien ambiant. Ce roman respire et transpire l’air du temps, souvent dégradé, non pour autant désespéré. C’est l’apocalypse de la social-démocratie telle que nous la vivons depuis une cinquantaine d’années, le puissant et intransigeant révélateur de ses échecs, de ses faiblesses, de ses lâchetés… et de ses desseins et destins lumineux à l’image de Richard ou de Fouzia, camarade de lycée qui s’en sort brillamment après avoir essuyé les affres d’un milieu social pauvre et non-porteur, puis les préjugés de cette gauche à la fausse bienveillance, incapable de (conce)voir les immigrés (ou personnes d’origine) autrement que comme des victimes, ou pire, des enfants, à protéger.
En bref, un grand premier roman. Une lecture frappante comme un uppercut de Rocky. Une plume racée. Une histoire apocalyptique, au sens propre du terme. Un lecteur transformé.
Philippe Rubempré
Bruno Marsan, Underdog, Éditions Séguier, Collection L’indéFINIE, 2026, 575 p.



