« Si, pour vous faire rendre les armes, les idoles des faussaires vous proposent un peu plus de sécurité en échange d’un peu moins de liberté, refusez poliment.
Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne. Petit manuel de combat pour temps de désarroi, Propos 247.
Si elles vous offrent un peu plus de commodité et de facilité en échange d’un peu moins de savoir et de connaissance, souriez aimablement.
Si elles vous proposent un peu plus de prospérité contre un peu moins d’esprit critique sur la prospérité, riez franchement. »

En quelque 200 pages serrées, pragmatiques, efficientes, Yoann Nabat, maître de conférence à l’université de Bordeaux-Montaigne, brosse dans un essai roboratif l’histoire de la surveillance et du fichage politique et policier, avant de proposer un état des lieux saisissant de l’existant en 2026 et d’ouvrir avec des propositions visant à concilier liberté et sûreté (qu’il distingue de la sécurité). Le résultat est aussi impressionnant qu’inquiétant, et pourtant, ne paraît pas surprenant…
Entre 2009 et aujourd’hui, la France est passée d’une cinquantaine de fichiers à plus de 100. Seuls 20 petits % de ces fichiers sont soumis au contrôle démocratique via la représentation nationale (Assemblée nationale et Sénat) ; le reste dépend d’ordonnances gouvernementales ou des administrations centrales (avec régularisation a posteriori). Et tout le monde, délinquant, criminel ou non, est potentiellement fiché : il suffit d’une fréquentation, d’une présence à une manifestation… Étonnant, non ?
Au nom de la sécurité, on nous enlèvera, petit à petit, tout doucement, effeuillage policier, nos libertés concrètes. Toutes les informations collectées à des fins pas toujours clairement définies sont censées être sécurisées, et leur accès restreint aux seules services et personnes dûment habilités. L’actualité de l’été 2026 et ses multiples vols de données sur les serveurs nationaux montrent sans conteste possible ce qu’il en est en réalité. De plus en plus, des opposants politiques subissent des persécutions judiciaires ou administratives (et des campagnes de dénigrement médiatiques) sans motif autre que leurs opinions politiques (procédures bâillon, suppression de comptes bancaires en toute illégalité, voire assignation à résidence et comptes bloqués sans décision de justice préalable, ni débat contradictoire, ni possibilité de recours… Jacques Baud, quoi que nous pensions de ses analyses sur le conflit russo-ukrainien est dans cette situation, par exemple. De deux choses l’une, soit il a commis des actes contraires à la législation, et donc procès, débat contradictoire et condamnation éventuelle ; soit ce n’est pas le cas, et nous sommes dans l’arbitraire le plus total1).
À l’aube de comices politiciens qui s’annoncent tragiquement en décalage avec le réel, la fuite en avant autoritaire de nos dirigeants d’extrême centre européistes – qui voient leur pouvoir (et les privilèges afférents) leur échapper en dépit de leurs mensonges réitérés et de leurs promesses (qui n’engagent que ceux qui les écoutent, comme nous l’a appris en son temps Charles Pasqua) non tenues – prend un tour de plus en plus inquiétant. La tragicomédie covidique en pilote de la saison, il est à craindre que toute opinion critique, aussi fondée et légitime soit-elle, soit marginalisée voire criminalisée, la raison en étant l’argument d’autorité (les z-élites savent, elles, contrairement à la France d’en bas, à ceux qui ne sont rien, aux squatteurs de ronds-points à gilet jaune et autre Français moyen) : « l’objectivité affichée [par la rhétorique politique] devient un argument pour marginaliser le débat démocratique car contester l’outil [les fichiers et logiciels afférents – ndr] reviendrait à rejeter la science ou la raison » (pp. 140-141). Ici, Yoann Nabat met le doigt sur le nœud du problème : la délégitimisation des divergents, des rebelles, des non-alignés, des sceptiques, bref, des opposants, au nom bien entendu de la liberté, de la démocratie et de la sécurité. Toute opinion iconoclaste ou estimée dangereuse, fondée ou non, sera taxée d’irresponsabilité, d’irrationalité, de déraison, de fausseté, de populiste, de facho (ce terme galvaudé ne signifiant aujourd’hui rien de plus que l’incapacité intellectuelle de ceux qui l’utilisent à débattre de manière argumentée et civilisée) ou je ne sais quoi encore… Bref, il s’agit de tuer le débat dans l’œuf ; or, sans débat, pas de démocratie.
L’essai de Yoann Nabat est salutaire en ce sens. Accessible, clair, sérieux, il est aussi didactique et pédagogique. Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas. Si le fichage est évidemment – et personne ne le nie – un outil nécessaire à la sûreté et aux tâches inhérentes de basse police, son abus (ses abus) constitue un outil totalitaire d’une efficacité redoutable.
À bon entendeur…
Philippe Rubempré
Yoann Nabat, Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle, Éditions Divergences, 2026, 193 p.
1Divulgâchis à l’attention des censeurs : je ne suis pas pro-russe, ni complotiste ; je ne suis encarté nulle part et je n’ai pas l’intention de renverser un quelconque gouvernement demain. Bisous.
