Journal d'un caféïnomane insomniaque
jeudi août 16th 2018

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Promenade du rêveur solitaire avec Diana Vivarelli

Le 2 août 1980, jour de grand départ en vacances en Italie, un attentat perpétré à la gare de Bologne, grande ville communiste, fait 85 morts et plus de 200 blessés. Des membres des Noyaux Armés Révolutionnaires, groupe d’extrême-droite italien, le grand maître de la loge maçonnique Propaganda Due et deux officiers des services secrets italiens furent condamnés pour cet attentat par arrêt de la cour de cassation du 23 novembre 1995. Parmi les victimes blessées lors de l’attentat figurait Diana Vivarelli, que nous rencontrons aujourd’hui, son compagnon et un couple de leurs amis, qui devaient partir en vacances ensemble…

Promenade du rêveur solitaire avec Diana Vivarelli, dramaturge et victime qui a su transcender son expérience au service de la mémoire grâce au théâtre. Nous avons essayé de garder le côté « brut » de la conversation… tout en organisant les propos en 5 thèmes.

1- Traduttore, traditore ?

LIBRAIRTAIRE : Ecris-tu en italien ou en français ?

DIANA VIVARELLI : J’écris dans les deux langues ; c’est-à-dire que les personnages italiens je les écris en italien, et les personnages français je les écris en français. Après je traduis en français ceux qui parlent italien, et comme je fais une traduction italienne aussi, en italien ceux qui parlent en français. C’est un exercice très difficile, mais ça m’a permis de garder le son de la langue d’origine.

L : Du coup l’aphorisme « traducteur, traitre » ne peut pas s’appliquer…

DV : Pas vraiment, oui. (Rires)

L : C’est très singulier

DV : Mais je pense qu’on sent quand on le lit qu’il y a un côté langue italienne dans les dialogues…

L : Ça chante un peu…

DV : C’est ce que je voulais, donner l’impression de l’italien. Que les gens connaissent ou pas l’italien, ce n’est pas la question.

L : Dernière question sur l’écriture et sur la langue : c’est une langue simple, il n’y a pas de formules alambiquées, on est pas chez Proust mais pas simpliste. Il y a une richesse et une précision du vocabulaire. Ça permet de s’identifier très facilement aux personnages, même sans lire à voix haute, on s’entend parler quand on lit. ça renforce la lecture. Est-ce ton style habituel, est-ce un choix de style dicté par le sujet de la pièce ?

DV : Quand j’écris de la prose, je compose des phrases plutôt longues. Quand  je me suis mise à écrire du théâtre, et je voulais écrire en Français, et je me suis astreinte à écrire façon parlée, pour rendre théâtralement les dialogues. Comme le disait Simone de Beauvoir, je n’ai pas écrit de manière alambiquée parce que je veux communiquer. Si j’écris du théâtre, je ne vois pas pourquoi adopter une écriture alambiquée alors que le théâtre est fait pour communiquer. Il faut mettre l’autre à l’aise aussi. Quant à la précision, c’est par respect de ce qui s’est passé historiquement, sinon pas besoin d’une telle précision mais je crois que c’est honnête. D’abord je voulais communiquer avec les gens qui sont là pour regarder la pièce.

***

2- Distance : transformer l’acte de mort en acte de vie

L : La pièce relate un attentat terroriste, dans un régime démocratique, bien que perturbé (on va dire ça comme ça), l’Italie des années de plomb ; c’est à dire dans un état où il est possible normalement  d’exprimer ses opinions politiques par voie de presse, par voie des urnes ou par tout autre moyen légal à disposition et non violent. Tu en as été victime, Jean-Luc aussi (compagnon de Diana et comédien dans la pièce mise en scène par DV, produite par Azimut Théâtre – ndr), un couple de vos amis aussi (1). C’est une émotion qui est très forte, et j’imagine encore trente ans après, et pourtant à la lecture de la pièce…

DV (me coupe) : et il y a un ami qui est mort aussi, celui dont je parle, Mario Secci, qui n’était pas avec nous, mais qui était un ami et qui est mort dans cet attentat.

L : J’ai senti à la lecture de la pièce une certaine prise de distance, sans doute le temps le permet-il…

DV : Non c’est plutôt le contraire…

L : D’où vient la prise de distance alors ? Victime d’un attentat, blessée, en ayant perdu un être cher, comment peut-on prendre de la distance ? après l’incompréhension face à ce qui vous arrive puis l’interrogation pourquoi j’ai survécu ? et finalement, j’ai survécu, je construis ma vie et après j’imagine qu’il y a un contrecoup qui revient de manière assez terrible, comment on prend de la distance, est-ce qu’on choisit de prendre de la distance, peut-on prendre de la distance ?

DV : C’est un très bonne question ! Je crois que c’est une réponse collective, c’est-à-dire que c’est possible parce qu’il y a eu une association qui a fédéré les familles et les blessés autour de la culture. Comment est-ce possible de créer une culture de la mémoire, en fait. Aujourd’hui, c’est une référence dans le monde entier cette association, et c’est grâce à cette mise à distance par le fait de dire que nous avons voulu répondre avec la culture de la vie. C’est-à-dire tout acte de mort prémédité  et criminel doit maintenant devenir un acte de vie. C’est pour ça que, par exemple, il y a des pièces de théâtre dans la gare, il y a des concerts dans la gare, il y a des grands artistes comme Dario Fo ou Pippo Delbono dans la gare, parce que nous voulons transformer un acte de mort en acte de vie. Et ça, c’est ce qui a permis la distanciation.

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3- Liberté de création vs diffamation : quelle place pour la parole théâtrale ?

L :  Je me demandais à t’écouter ce qui avait primé dans l’écriture de la pièce, de cette pièce là particulièrement. Alors, j’ai des propositions :
– est-ce que c’est le travail de mémoire ?
– est-ce que c’est l’écriture dramatique, le travail de théâtre ?
– est-ce que c’est un discours politique (au sens affaires de la cité, pas au sens je suis de gauche ou de droite – un attentat peut être considéré comme un élément perturbateur des affaires de la cité, pour le moins) ?
– est-ce que c’est un certain devoir d’information au sens historique du terme, c’est-à-dire que tous les protagonistes de l’histoire, les terroristes, les protecteurs des terroristes, les victimes ont quelque part la possibilité de et expriment dans la pièce leur point de vue. Nous savons ce qu’ils pensent, il y a donc une espèce d’objectivité dans le fait de donner la parole à tout le monde, même si il n’y a pas de froideur dans la narration. Il y a une objectivité dans la narration des faits, dans le fait de donner la parole à tout le monde, mais une subjectivité dans la relation des faits, la pièce n’approuvant en rien et même condamnant l’acte terroriste et les idées au nom desquelles cet acte a été commis.

DV : Il y a bien des pièces qui s’intéressent à des événements réels, mais souvent elles s’intéressent au bourreau, pas aux victimes. Je me dis à chaque fois, ça, c’est quelqu’un qui n’a pas vécu ce qu’il raconte. C’est quelqu’un qui ne l’a pas vécu parce que sinon il n’oublierait pas de donner la parole aussi à ceux qui sont morts, et j’ai trouvé que ça faisait comme la moitié d’une pièce.

L : je complète ma question sur le fait de donner la parole : tu donnes la parole à Mambro et ses acolytes en parlant de fantômes. Par exemple, Francesca Mambro, son fantôme. Dans la jungle, c’est une vraie jungle de personnages étant donné que c’est un attentat qui s’est passé un jour de départ en vacances dans une grande gare bondée, avec des ramifications de l’attentat qui remontent jusqu’aux services secrets, il y a une jungle de personnage, et parmi eux, on a un certain nombre de personnages liés aux terroristes, ou terroristes eux-mêmes dont c’est le fantôme qui s’exprime. Pourquoi ?

DV : D’abord parce que pour moi, ils continuent de me hanter. Ils continuent de hanter et de provoquer les victimes. Les victimes se rassemblent tous les ans pour commémorer l’attentat, on doit affronter tous les ans les nouvelles provocations. Alors que quand ils étaient en prison ils ne pouvaient pas parler. C’est le cauchemar qui continuent, tous les ans ils reviennent à travers la presse italienne, notamment, qui leur donne la parole.

L : C’est une victime qui écrit. La question s’adresse autant à l’auteur qu’à la victime, et à la victime qu’à l’auteur. Qu’est ce que la forme théâtrale a autorisé, a apporté en plus par rapport au témoignage, au reportage ou au roman ? Quel est le petit plus qu’elle apporte ? Et est-ce que l’écriture théâtrale, finalement, tu l’as adoptée par habitude professionnelle, déformation professionnelle, ou était-ce un choix conscient, singulier, dicté par la nature de l’événement, par le fait d’avoir été victime ?

DV : La liberté de l’écriture théâtrale est justement dans la personnification des personnages, dans le fait de leur donner un corps, une voix précise. Ça c’est le pouvoir du cinéma et du théâtre. Il n’y a plus seulement des entités, il y a aussi des gens ; on ne parle plus seulement de « victimes » mais ce sont des victimes personnifiées, qui sont présentes en face de nous. Ça donne également une grande liberté parce que ça permet de parler de fantôme, de cauchemar, des discours qu’ils peuvent faire. Ce qui évite de citer les terroristes, les services secrets ou les politiciens proche de l’Extrême-droite qui dès que l’on cite leur nom font un procès. Décrire des personnes réelles est extrêmement difficile, le président de l’association des victimes doit faire face à des dizaines de procès, car il doit citer entre guillemets le moindre propos rapporté, il ne peut pas s’écarter, sinon c’est le procès en diffamation. C’est la grande liberté de la fiction qui permet de dire tout ce qu’on veut dire.

L : Avez-vous changé les prénoms et les noms ?

DV : Je n’ai pas changé les noms, mais j’ai réussi à le faire avec les fantômes, avec les cauchemars… entre les uns et les autres, on a une grande liberté. On peut montrer ce qu’on veut, comme on veut ; chose qu’on ne peut pas faire si on écrit un reportage, ou si on écrit un livre historique.

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4- Nature : de l’évidence de l’écriture théâtrale.

L : Et le théâtre par rapport au roman…

DV : J’ai écrit un roman policier quand j’étais plus jeune, en italien, que j’ai proposé au Seuil. La réponse a été que le comité de lecture trouvait que la forme romanesque n’aboutissait pas vraiment : vous l’avez vécu et vous en faites une histoire romancée, c’est dommage. Pour moi ça faisait une distance.

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5- Le temps ne fait rien à l’affaire : information / histoire / mémoire / politique

L : Je trouve que ce texte a une résonance aujourd’hui, où nous sommes toujours exposés à un terrorisme d’extrême-droite, pas forcément en France, en Italie je ne sais pas, mais en Europe de l’Est ou en Europe du Nord, aux Etats-Unis. Nous sommes exposés à un terrorisme religieux, qui vise aussi à tuer le plus grand nombre. Du coup, trente ans après, ça a quand même une force extraordinaire et ça nous rappelle que ça s’est passé chez nous. Ça nous rappelle aussi au devoir de mémoire, au devoir d’histoire, d’historien. J’aime bien le terme de devoir de mémoire, parce que tant qu’il y a des victimes vivantes, il y a un devoir de mémoire. Mais plus qu’un devoir de mémoire, un devoir d’histoire, c’est-à-dire de savoir froidement et avec du recul ce qui s’est passé, comment ça s’est passé, pourquoi ça s’est passé pour ne pas que cela se repasse. La mémoire des victimes y contribue, donc cette pièce y contribue.

DV : La mémoire ne peut se faire qu’avec le temps. Au départ les gens ne nous croyaient pas, on me disait « va te faire soigner ma chérie », « tu vois des fachos partout ». Ça a été comme ça pendant des années, jusqu’à ce qu’on ait obtenu leur condamnation. Il faut du temps parce que les gens ne veulent pas entendre au début. Pour le 11-Septembre, c’est pareil.

L : Les survivants des Camps racontent ça très bien. Ils n’ont pas pu en parler, alors ils se sont tus pendant très très longtemps. Le devoir de mémoire autour de la Shoah est quelque chose de très récent finalement, ça date d’une trentaine d’années.

DV : C’est pour ça que le travail d’historien est très important, c’est lui qui après peut dire ce qui a été.

L : Au-delà de la mémoire et de la sensibilité des gens, parce que les gens sont sensibles et de sensibilités diverses. C’est ce qui rend très difficile toute discussion sur des problèmes récents dont il reste des survivants, la Shoah, mais la Guerre d’Algérie, la décolonisation, la colonisation…

DV : Il n’est pas seulement nécessaire de pouvoir dire quelque chose, mais aussi que les autres écoutent. Souvent on nous dit mais pourquoi tant d’années après. Parce que vous n’avez pas voulu écouter.

L : Après le temps permet de revenir sur les faits, les faits objectifs, les faits précis. ce qui ne veut pas dire qu’il faut ignorer la mémoire et les sensibilités, mais chaque chose en son temps.

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Entretien réalisé le samedi 15 février 2013 au Petit Théâtre Jean Macé, Laval (53), par Philippe Rubempré pour le LIBRAIRTAIRE – Journal d’un caféïnomane insomniaque – Tous droits réservés.

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NOTE :

(1) – Plus d’informations sur le lien http://http://azimut.theatre.free.fr