Journal d'un caféïnomane insomniaque
mercredi janvier 27th 2021

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Vers un nouveau concordat ? – Philippe Rubempré

VERS UN NOUVEAU CONCORDAT ?

Une réaction au discours de syndicats de la Culture à l’occasion des festivals d’été 2013


Il semble que la religion ait changé de camp. La nouvelle Église n’est plus catholique, apostolique et romaine, pas plus protestante, orthodoxe, juive, musulmane, bouddhiste ou que sais-je. La nouvelle Église est culturelle. Son pape collectif et participatif s’appelle CGT-Spectacle, et il ne rêve que d’un nouveau Concordat avec l’État. À cette différence essentielle avec le Concordat de 1801 imposé par un mélange de force et de ruse à l’Église catholique par le Premier Consul Bonaparte (cf les articles organiques), ce nouveau Concordat est imposé à l’État par la nouvelle Église Culture, au nom de son universalité, de sa légitimité de droit divin et du Bien commun…

***


« Rien est jamais acquis à l’homme,

ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur et quand il croit

ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix

et quand il veut serrer

son bonheur il le broie

sa vie est un étrange et douloureux divorce

Il n’y a pas d’amour heureux »

Louis Aragon


Un ignare lisant ses mots sans en connaître ni l’auteur, ni le predigree jurerait que c’est l’oeuvre d’un ultra-libéral (comprenez un salaud, voire un fasciste). Ces vers merveilleux expriment mieux que nul n’a su le faire avant et depuis le caractère infiniment fragile de la nature humaine, sa nécessité intrinsèque de combat sans cesse renouvelé pour survivre, son éphémérité essentielle… À la lecture de ces vers, nous comprenons que confort rime avec mort d’abord, que la vie est un combat perpétuel, une lutte dont la finalité est la victoire de la nature sur l’Homme, c’est-à-dire sa mort, son destin d’engrais des générations suivantes qu’il aura parfois contribué à engendrer. Constat qui à l’heure où j’écris semble non seulement déplacé tant le Bien, le Progrès et leurs étendards flottent haut et contaminent chaque pore d’humanité (y compris les miens, hélas), mais plutôt ringard (si vous êtes gentil), rétrograde voire réactionnaire… Vous terminerez vous même la liste en vous référant aux torcheurs de cervelles du Monde, de Libé, des Inrocks ou de Rue 89 (liste absolument non-exhaustive). Et pourtant, force est de constater que ces vers sont de l’immense poète (question de stature, indépendamment de mes goûts personnels qui ne vous regardent pas) communiste Louis Aragon. Qui n’en est pas à un paradoxe près.

Cette réflexion, ou plus modestement cette remarque, me vient à l’esprit à la lecture du discours1 d’un certain nombre de syndicats de la Culture, des Arts et du Spectacle Vivant à l’occasion des festivals de l’été 2013, et publiés dans Libération et Le Monde. Ce discours exprime les craintes, les attentes et les revendications du monde de la Culture en France, à l’aube de changements annoncés, dans un contexte de crise économique et financière, et d’hostilité affichée de la Cour des Comptes (cf les 3 premiers paragraphes du communiqué exposant l’acharnement des « cryptocomptables », dénonçant « l’aveuglement de Bercy et l’absence navrante d’implication de Matignon », la baisse historique des budgets, « l’injustice » et des « pratiques inadmissibles humainement et inefficaces économiquement »). J’ai découvert ce texte tardivement, fin août 2013, sur le site du Syndeac, l’un des signataires de ce texte (avec la Fédération CGT Spectacle, le Profedim et le Cipac2). Il semblerait que le communiste Aragon ait compris le sens de la vie d’une manière sensiblement divergente par rapport à la CGT, syndicat communiste s’il en est (même si depuis Thibault son leader n’est plus membre de droit du comité central de ce qui reste du PCF). Pour bien faire, je devrais relater l’historique de la politique culturelle de la France depuis l’instauration d’un mode de protection sociale face au chômage spécifique au monde du spectacle, artistes et techniciens, son évolution, ses enjeux… Je n’ai ni le temps, ni l’envie de le faire ici. Toute la documentation, des sources brutes aux interprétations les plus subjectives, est disponible pour qui veut la consulter.

Rappelons simplement qu’à l’automne 2013 doivent être renégociées les annexes VIII & X de l’assurance chômage3, relatives respectivement aux artistes et aux techniciens. Leur numérotation explicite vous démontre d’ailleurs que ces quidam ne sont pas les seuls à bénéficier d’une dérogation spécifique quant à leur mode d’indemnisation. Ce qui tend aussi à démontrer que le procès en privilèges indus instruit à l’encontre des intermittents du spectacle est hypocrite voire insultant dès lors qu’on ne l’instruit pas à l’encontre des annexes I, II et suivantes4. Je précise que je parle de l’intérieur du « système », n’étant pas intermittent mais administrateur de compagnies de théâtre depuis près de dix ans. De la place qui est la mienne, j’estime plus que pertinente la réponse chiffrée et argumentée de la coordination des intermittents et précaires aux imprécations de la Cour des Comptes5 (le communiqué rappelle à juste titre que « le ministère de la Culture, le ministère du Travail et la commission de l’Assemblée Nationale (…) ont démontré (…) que les prétendus déficits qui leur sont imputés n’ont rien à voir avec la réalité »). Le procès en question apparaît injuste, populassier et électoraliste en temps de crise pour toute personne un peu honnête et qui fait l’effort de s’intéresser à la question. Ici je ne prends pas parti pour ou contre les intermittents. Je constate simplement qu’ils sont remis en cause sur une argumentation malhonnête et une utilisation fallacieuse des données statistiques (manipulation brillamment démontrée dans les réponses vidéos de la coordination des intermittents dont les références sont en note de fin n°5). Le problème, ce qui me gêne plus que profondément dans cet appel est l’utilisation de l’ultimatum6 contre l’État, c’est à dire contre la Représentation Nationale issue des urnes, du suffrage universel dans ce qui est encore une démocratie (mais pour combien de temps, puisqu’il suffit de gueuler et d’être violent ou hors la loi pour obtenir gain de cause – cf Notre-Dame-des-Landes et son aéroport, dont le fond de la contestation est honorable et respectable, qu’on l’approuve ou non, et dont la forme nie carrément et violemment le suffrage universel direct).

Qu’est ce que cette prétendue légitimité universelle de la culture (« ces biens communs que constituent l’art et la culture », « nos droits sociaux », sous entendus acquis et intouchables) ? Depuis les Lumières, la France s’est échinée, plus ou moins honorablement, à déboulonner toutes les statues de droit divin, et voilà que ceux qui sont censés porter haut les couleurs du progrès, de la liberté, des arts, de l’émancipation érigent la Culture en institution de droit divin (il est question dans le texte de « biens communs », de « prioritarisation et sanctuarisation », de « réformes positives, saines, durables, justes » – comment être contre le durable, le sain, le juste ? – de « défense d’une exception culturelle au niveau européen »), menaçant d’une guerre civile, disons d’une guérilla à la hauteur de leurs non moyens, sous le haut patronage de la Résistance7 à qui on a rien demandé et qui n’en demandait pas tant, toute personne ou institution qui oserait penser différemment et proposer une autre lecture moins favorable aux prébendes des professionnels de la profession et des subventions. Défendre une conception de la Culture, un mode d’indemnisation chômage spécifique pour ses acteurs compte tenu du caractère incertain de leurs métiers est certes légitime et honorable ; mais ça ne signifie pas que toute autre pensée, libérale pour prendre l’exemple de leur tête de turc favorite (« le camp libéral anglo-saxon (…) refusant l’émancipation individuelle et collective » par exemple), soit illégitime. Pour défendre efficacement et honnêtement une position aussi délicate en temps de crise que le financement de la Culture, il est essentiel et déterminant de considérer que d’autres opinions existent et s’expriment, d’être capable de les combattre sans les dénigrer. Dans un combat de boxe, le respect de l’adversaire est primordial. A fortiori en politique. Et plus encore quand on se prévaut de Culture, de démocratisation culturelle, de médiation culturelle à destination des populations les plus supposément éloignées ou fragiles – on dirait maintenant pour résumer, quand on se prévaut de Culture pour Tous. Comprenons-nous bien, ce n’est pas tant le fond que la forme que je reproche à cette tribune. La Culture est un vaste machin dans lequel chacun fout ce qu’il veut8. Elle ne représente rien pour de nombreuses personnes qui n’en restent pas moins respectables. Je crois pour le pratiquer depuis quelques années universitaires puis professionnelles que le monde dit de la Culture se fait une idée, ou plus exactement, un idéal noble de ce que pourrait ou devrait être la Culture. Défendez-le, mais sans invective ni insulte ni clouage au pilori. Laissez cela aux incultes réels. N’oubliez jamais qu’on peut être cultivé et apprécier l’Art tout en rejetant toute intervention de l’État9. Il est à peu près impossible de définir la Culture ou l’Art (avec majuscule). Par conséquent, défendez vos points de vue, vos convictions avec des arguments étayés d’exemples, d’expériences réelles. Pas en pratiquant le dénigrement a priori (exemple le plus courant : libéral = maladie infamante = crime10) ou l’ultimatum, tel qu’il s’étale en fin de tribune en dix points assortis de menaces (les dix propositions n’appellent pas de discussion telles qu’elles sont énoncées, juste une adoption en l’état, sans tenir compte ni des financements, ni de la Représentation Nationale – les électeurs n’ont pas voté sur ces propositions. En outre, le paragraphe suivant les propositions – sur le fond desquelles je ne me prononce pas – commence par : « Si nous ne sommes pas entendus, nous appellerons à la mobilisation… ». Ce qui constitue formellement une menace. Quant à la nature de la mobilisation et ses conséquences, je vous renvoie à l’été 2003). La légitimité d’une Culture financée et garantie par l’État n’existe pas en tant que telle. Elle n’existe que parce que le suffrage universel l’a reconnue en tant que telle. Elle n’est par conséquent pas acquise, c’est un combat quotidien. Combat perdu d’avance si les acteurs de ce monde – que j’aime bien au fond – persistent à jeter l’anathème libéralofachistoinculte sur toute personne osant émettre la moindre critique ou remarque. Si les cultureux ne sont pas capables de démontrer leur légitimité et leur nécessité au sein de la société, le corps électoral les balayera d’un revers de scrutin de la manière la plus légitime qui soit. Incontestable. Ou alors, quid de la démocratie ? Tous les citoyens sont censés être égaux devant la loi, mais si le résultat des urnes déplait, alors, la minorité manifestante, agitée, parfois violente a le droit d’imposer sa loi (cf exemple plus haut et tant d’autres) ? J’entends l’objection d’une offre politique misérable… Elle est ce que vous en avez fait avec vos bulletins de vote. Elle est le fruit des réformes que vos parents, que vous avez permises par vos bulletins de vote. Avant de crier au grand méchant loup fasciste (auquel vous m’avez déjà assimilé probablement), balayez devant vos portes, soyez libres, c’est-à-dire responsables. Responsables de vos actes, de vos pensées, de vos votes ou de vos non-votes, et de leurs conséquences. Conséquences sur lesquelles vous n’avez pas fini de pleurer si vous persistez dans votre voie de garage (mélange de victimisation et d’injonctions, sanctuarisation de la Culture élevée au rang d’Église sans que le terme ne soit jamais prononcé ; la culture comme dogme, voilà le nouveau Concordat, à l’envers cette fois, qui nous est annoncé).

Mon seul regret à la fin de cette tribune libre, ou réponse libre, est ce côté donneur de leçon qui m’agace moi-même. Profondément. Et pourtant, immodestie totale et assumée, je ne peux m’en départir face à la médiocrité quotidienne qui suinte par tous les pores de la société, y compris et d’abord de la Société du Spectacle dont le monde dit de la Culture en constitue l’Avant-Garde la plus signifiante.

Septembre 2013

***

NOTES

1Discours à l’occasion des festivals d’été publiés dans Le Monde et Libération, et disponible sur le site du Syndeac en suivant ce lien :

http://www.syndeac.org/index.php/politiques-publiques/lutte-pour-les-budgets/actions-mobilisations/1669-discours-a-loccasion-des-festivals-dete-8-juillet-2013

2Fédération CGT Spectacle – Fédération nationale des syndicats du spectacle, de l’audiovisuel et de l’action culturelle

SYNDEAC – Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles

PROFEDIM – Syndicat professionnel des producteurs, festivals, ensembles, diffuseurs indépendants de musique

CIPAC – Fédération des professionnels de l’art contemporain

3Ces deux Annexes au règlement général relatif à l’indemnisation du chômage sont disponible en intégralité et téléchargeables suivant ces liens :

ANNEXE VIII : http://www.unedic.org/article/annexe-viii-ouvriers-et-techniciens-de-l-edition-d-enregistrement-sonore-de-la-production

ANNEXE X : http://www.unedic.org/article/annexe-x-artistes-du-spectacle

4La convention relative à l’assurance chômage ainsi que l’ensemble de ces douze annexes sont consultables suivant ce lien : http://www.unedic.org/article/convention-d-assurance-chomage-2011

Des dérogations existent, outre celles des techniciens et artistes du spectacle, cinéma et audiovisuel, pour les dockers, les travailleurs handicapés, les VRP, les journalistes… (liste non-exhaustive).

5Rapport de la Cour des Comptes disponible en PDF ici :

http://www.frama-bn.org/docs/rapport_cour_des_comptes.pdf

Réponses en vidéo de la coordination des intermittents disponibles ici :

https://www.youtube.com/watch?v=tC9ifnAumLM

https://www.youtube.com/watch?v=HYhGvFSSRLA

6J’emploie le mot « ultimatum » à dessein, car le dernier paragraphe du texte y ressemble fort : « (…) soit le gouvernement procède aux réformes nécessaires et l’art et la culture seront sauvés pour des décennies, soit ses représentants rejoignent le camp libéral anglo-saxon et, refusant l’émancipation individuelle et collective, feront de notre pays un nouveau territoire sans originalité ni imaginaire, sans âme ni conscience. » Vous noterez l’emploi du vocabulaire guerrier (« camp »), comme s’il s’agissait d’un ennemi à abattre. Par ailleurs, la forme est celle d’un ultimatum : soit vous adoptez nos réformes et alors, l’art et la culture seront « sauvés » (vocabulaire qui n’est pas sans rappeler la mystique chrétienne), soit c’est le chaos et la mort de la culture et l’avènement du cauchemar libéral (soit dit en passant, je me demande comment il y a pu avoir des artistes avant l’avènement de nos chevaliers blancs de l’intermittence et du progrès).

7Résistance au libéralisme, mais en perpétuelle référence latente, tue, à la Résistance au nazisme ; avec ce sous-entendu dégueulasse et malhonnête mettant sur un plan d’égalité libéralisme et nazisme. De manière suggérée évidemment, le sujet est trop sensible pour affirmer cette égalité de nature absolument fausse mais bien pratique pour diaboliser un peu plus un adversaire politique qu’on souhaite voir en ennemi à éliminer.

8Au risque de paraître cynique – je ne le suis que sur la forme – c’est une réalité. Libre à chacun de ne pas l’affronter. Plus qu’une Culture soit-disant universelle, il y a des Arts (Peinture, Sculpture, Musique…), la Littérature, l’Histoire, la Philosophie… et un océan d’impostures de qualité inégale, plus ou moins dictées par le saint-Fric tout puissant, grand manipulateur des marionnettes prétendument authentiques et/ou rebelles.

9Et chose extraordinaire, n’être ni un salaud, ni un con pour autant. Ce qu’un certain nombre de cultureux refuse de considérer ; par idéologie, dogmatisme, connerie congénitale, voire cumul des mandats.

10Sans même savoir bien souvent ce qu’est réellement le libéralisme dans sa complexité.