Journal d'un caféïnomane insomniaque
jeudi septembre 21st 2017

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Gérard Oberlé, un ogre amoureux de liberté

Oberlé

Lire les chroniques de Gérard Oberlé, sur la musique comme sur les plaisirs de la vie, est une démarche éminemment littéraire et souvent bibliophile ! L’ermite morvandiau ne professe pas une fausse générosité à ses lecteurs. Oberlé est un ogre de liberté poétique, mélodique, littéraire, gastronomique… et arrosée !

Né en 1945 en Alsace, ayant des origines lorraines, Gérard Oberlé a retracé son parcours d’une vie, aventureuse et érudite autant que gourmande, à travers le cul de ses bouteilles et une plume alerte et drôlifique, parfois humeuristique, souvent mélancolique… dans un émouvant et réjouissant Itinéraire spiritueux1. Au fil des chroniques ou des épîtres adressés à Beauvert2, producteur sur France-Musique, ou à Émilie3, collégienne (puis femme) à laquelle il écrivait ouvertement dans le magazine LIRE4, Oberlé transcende son érudition avec son vécu et prodigue un art de vivre fondé sur la liberté et les plaisirs. Farouchement libre et indépendant, solitaire fidèle en amitié, – et quelles amitiés, excusez du peu : Jim Harrison5, Jean-Claude Pirotte6, Tom McGuane, James Crumley, Régine Desforges, Jean-Claude Carrière, Luis Buñuel, Jean-Pierre Coffe, Jean Carmet, François Busnel, j’en passe et des meilleurs, tous bons vivants et joyeux compères ! – Gérard Oberlé est un ogre dont il est bon de s’inspirer ; sans toutefois chercher à l’imiter ou le singer, ce qui serait d’un ridicule parfait. Maxime Le Forestier a dit de Georges Brassens qu’il est « un vaccin contre la connerie » en précisant qu’il « faut des cutis de rappel très régulières » ; nous sommes d’accord, et l’appliquons à Gérard Oberlé sans réserve !

Il émane des écrits de Gérard Oberlé une tendre mélancolie teintée de romantisme que son amour des Lieder de Schubert traduit. N’oublions pas que l’Alsace fut allemande, que l’alsacien est une langue proche de celle de Werther, et que leurs imaginaires propres convolent fréquemment. Relire les chroniques ou les romans de Gérard Oberlé procure des sensations proches de celles éprouvées à l’heure de déguster un grand vin – comme pour ce Châteauneuf-du-Pape 1985 de Max Brunel, offert par un joyeux érudit bon vivant à l’occasion d’une soirée que nous avions organisée pour inaugurer notre bibliothèque rénovée, et qui fut dégusté à la Noël 2014 pour le plus grand plaisir de nos convives. Il y a presque une tension érotique à l’heure de monter les escaliers – en tout bien tout honneur, n’est-ce pas – et de retrouver dans le livre désiré l’auteur admiré. C’est aussi une tension érotique qui transpire de la plume oberlesque quand il écrit sur certains flacons exceptionnels ou qu’il évoque une amitié par une anecdote émue. Il est difficile de ne pas être touché par la sensibilité mélancolique de cet homme qui écrit se sentir de moins en moins en phase avec son époque – et nous le comprenons ! Ce trait de personnalité se retrouve chez Henri Schott, son (dés)alter-héros de Retour à Zornhof, écrivain inspiré pour la majorité de son œuvre par une « Sainte Mélancolie » qu’Oberlé décrit ainsi :

« Peu soucieux de s’adapter aux mœurs nouvelles, il s’y intéressait cependant en spectateur narquois et s’en amusait avec une ironie douloureuse. « Il faut vivre avec son temps » clament les imbéciles. Un défi qu’il n’avait jamais voulu relever. »7

Un véritable portrait en creux de l’auteur, qui se vérifie à la lecture de ses chroniques et de ses romans, qui éclate splendidement à la lecture de son Itinéraire spiritueux.

Gérard Oberlé est finalement un écrivain amoureux : de la langue, de la liberté, de la poésie, des livres anciens, de la musique classique orientale et de Schubert, des jardins, des voyages géographiques, gastronomiques ou éthyliques. Amoureux de cette part des anges qui fait le miel de la vie – ce quotidien violenté, déprimé et sinistré à longueur de colonnes, d’ondes et de vomissures télévisées ou internetisées. Son éditeur, Grasset, ne s’y trompe pas, qui appose un bandeau « Le livre des plaisirs » sur le recueil de ses chroniques de LIRE intitulé Émilie, une aventure épistolaire. La bibliophilie et le commerce des livres anciens ont assuré à Gérard Oberlé son pain quotidien. À près de soixante-dix ans, il tient toujours les rênes de sa librairie du Manoir de Pron8, et est expert auprès de la cour d’appel de Bourges. Amoureux de la vie à la manière d’un ours, il aime et cultive sa solitude bien accompagnée et son jardin. Importun, gare au coup de griffe !

Notre lecture de l’oeuvre de Gérard Oberlé est inachevée, toujours en cours. Nous le connaissons à travers quelques-uns de ses ouvrages seulement : des romans, Nil Rouge9, Retour à Zornhof, Mémoires de Marc-Antoine Muret10 ; un récit, Itinéraire spiritueux et des chroniques, recueillies dans La vie est un tango, La vie est ainsi fête et Émilie, une aventure épistolaire. Il nous reste à lire les deux romans11 qui poursuivent les aventures de Claude Chassignet, débutées avec Nil Rouge, sa correspondance avec Jim Harrison, autre auteur que nous aimons et admirons, et ses publications de bibliographe, notamment Les Fastes de Bacchus et Comus ou Histoire du boire et du manger en Europe, de l’Antiquité à nos jours à travers les livres12, tout un programme gourmand ! De saines lectures que nous savoureront en dégustant un piquepoul-de-pinet bien frais à la santé de Gérard Oberlé.

Philippe Rubempré

1Gérard Oberlé, Itinéraire spiritueux, Grasset, 2006

Cf Ph. Rubempré, Spirituel et spiritueux, un itinéraire à lire ou relire toutes affaires cessantes !, chronique sur Le Salon Littéraire : http://salon-litteraire.com/fr/gerard-oberle/review/1862633-gerard-oberle-spirituel-et-spiritueux-un-itineraire-a-lire-ou-relire-toutes-affaires-cessantes

2Gérard Oberlé, La vie est un tango, Flammarion, 2003

Gérard Oberlé, La vie est ainsi fête, Grasset, 2007

3Gérard Oberlé, Émilie, une aventure épistolaire, Grasset, 2012

Cf Ph. Rubempré, chronique sur Le Salon Littéraire : http://salon-litteraire.com/fr/grasset/review/1834845-emilie-une-aventure-epistolaire-gerard-oberle

4Gérard Oberlé tient désormais une chronique mensuelle dans LIRE intitulée « Livres oubliés ou méconnus ».

5Avec lequel il a entretenu une correspondance publiée en 2000 :

Jim Harrison, Gérard Oberlé, Ramages et plumages – Petite correspondance ornithophagique. Novembre 1999 – avril 2000, Au Manoir de Pron, 2000

6Pirotte, qui tenait la chronique poésie de LIRE, est décédé en mai 2014. Il a laissé juste avant son décès un bouleversant roman, Portrait craché (Le Cherche-Midi, 2014), chroniqué dans le Salon Littéraire par votre serviteur sous le titre « Jean-Claude Pirotte, un portrait craché de l’auteur et de son temps » : http://salon-litteraire.com/fr/jean-claude-pirotte/review/1899595-jean-claude-pirotte-un-portrait-crache-de-l-auteur-et-de-son-temps

7Gérard Oberlé, Retour à Zornhof, Grasset, 2004

8À Montigny-sur-Canne, dans la Nièvre – www.pron-livres.fr

9Gérard Oberlé, Nil Rouge, Le Cherche-Midi éditeur, 1999

10Gérard Oberlé, Mémoires de Marc-Antoine Muret, Grasset, 2009

11Pera Palas, Le Cherche-Midi éditeur, 2000, et Palomas Canyon, Le Cherche-Midi éditeur, 2002.

12Belfond, 1989