Journal d'un caféïnomane insomniaque
mardi juin 2nd 2020

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Le moment est venu de dire ce que j’ai vu – Philippe de Villiers

de villiers    Les mémoires politiques de Philippe de Villiers confirment ce dont les pessimistes se doutent, et ce que les lucides constatent : la démocratie est morte en France et en Union européenne. Elle n’a plus de démocratie que le nom. L’emballage est là, mais vide de sens, de réalité, de transcendance. La démocratie telle qu’elle est actuellement, appelons la décramotie (j’emprunte le terme à l’excellente chanson des Têtes Raides intitulée Patalo), se veut ouverte à tous les vents économiques et migratoires (liberté la plus large possible de circulation des capitaux et des personnes). Pour cela, elle a renié son histoire, ses valeurs, ses références ; pour cela elle sacrifie toutes ses fondations, le progressisme imposant d’aller de l’avant sans regarder en arrière. Mais sans mémoire, pas d’histoire, pas d’identité, pas d’avenir.

Nous pouvons reconnaître à Philippe de Villiers sa droiture et une fidélité sans faille à ses convictions et ses idéaux. Que nous les partagions ou non n’a ici que peu d’importance, l’objet de cette chronique n’est pas d’encenser le vicomte du Puy du Fou, pas plus que de le descendre. Pour clore la question, mes lecteurs (qui semblent être de plus en plus nombreux, qu’ils en soient remerciés) savent que mes combats me portent vers la laïcité, le respect des identités et de l’histoire,  l’hospitalité (devenue un crime médiapartique), l’éducation vraie (pas l’ersatz promu actuellement), l’économie au service de l’humain, l’indépendance des Nations, seule garante d’une démocratie réelle (ce qui n’empêche nullement les partenariats et accords internationaux, mais qui interdit les structures supranationales échappant au contrôle démocratique des peuples). À mes amis de gauche qui s’étonneraient ou s’offusqueraient que je chronique le livre d’un ex-politique réputé de droite dure ou d’extrême-droite, je réaffirme que toutes les idées doivent être débattues civilement ; je n’aime ni les oukazes, ni les ostracismes, et j’abhorre le politiquement correct qui déforme la réalité, quand il ne la nie pas, à des fins politiciennes, consuméristes et idéologiques douteuses. Brisons-là, je ne souhaite pas rédiger ma chronique ni sur mes options politiques, ni sur celles de Monsieur de Villiers.

Le passionnant dans cet essai réside dans la description de l’intérieur de l’anésthésie voulue de la démocratie sous les coups de bélier conjugués de la finance mondialisée et du progressisme (à ne pas confondre avec le progrès). D’une manière plus pertinente qu’Éric Zemmour dans son Suicide français (Albin Michel, 2014), de Villiers démontre en narrant ses anecdotes de carrière la destruction délibérée de la Nation et de l’identité française depuis Giscard par des politiciens, talentueux parfois, souvent incultes et n’ayant pas le moindre sens de la perspective historique, qui n’ont de projet que pour eux et non pour la France. C’est, je le crois sincèrement, ce qui mine la France, et l’Europe aujourd’hui. Il n’y a pas de projet pour la France. La France c’est quoi ? c’est qui ? Quelle est sa place en Europe ? dans le monde ? Quelles sont ses valeurs ? quelle est son identité ? De cela, il n’est plus question aujourd’hui. Bon an, mal an, la France s’aligne sur les positions atlantistes, se réclame des droits de l’homme pour mieux vendre ses Rafales au Qatar ou se ménager l’appui de Riyad (Arabie saoudite qui préside depuis peu la commission des droits de l’homme à l’ONU, quand on vous dit que les droits de l’homme sont le leitmotiv de la politique étrangère de la France et que la realpolitik est criminelle…), louvoie avec Bruxelles et les sectateurs du Saint-Fric mondialisé en se jetant, doucement mais surement, dans le mondialisme dérégulé et uberisé prôné par saint Jacques Attali, pape des déracinés friqués, et son légat Macron…

Villiers montre de l’intérieur les manipulations et les mensonges qui ont présidé aux grands référendums sur les questions européennes. L’abandon de l’éducation et l’enseignement d’une histoire culpabilisante et idéologisée depuis quarante ans ont porté leurs fruits. En 2005, dans un sursaut, fascisant pour la caste médiatico-politique (favorable à la quasi-unanimité au oui), le non l’a emporté au référendum sur la constitution européenne. Qu’à cela ne tienne, Sarkozy, que la vergogne n’étouffe pas, fait valider ladite constitution à peine remaquillée avec l’adoption par le Parlement du traité de Lisbonne en 2007. Le pire dans tout cela est qu’il avait annoncé qu’il le ferait dans sa campagne présidentielle (sur ce point, il n’a pas manqué de franchise), mais les Français amnésiques et coupables l’ont élu ; ils furent cocus. De Villiers montre bien dans cet essai que la mondialisation et l’ultra-libéralisme libertaire vantés comme des chances, des opportunités, ne le sont que pour les élites politico-médiatico-financières. Les peuples sont les éternels cocus de la mondialisation financière. Leurs acquis sociaux ne peuvent pas tenir face à l’exigence financière de dividendes toujours plus importants pour un nombre toujours plus restreint de bénéficiaires. On nous vante la théorie du ruissellement, qui veut que quand les riches s’enrichissent, les pauvres aussi, par ricochet. Mais cette théorie ne se vérifie que dans les pays vraiment pauvres. Dans nos nations occidentales majoritairement composées de classes moyennes, cela signifie plus de pauvreté, plus d’insécurité (économique, sociale…), moins de démocratie.

Enfin, Philippe de Villiers, s’appuyant sur Soljenitsyne, montre comment la perte de transcendance historique et spirituelle amène le consumérisme individualiste et stupide qui prévaut sur toute démocratie en France aujourd’hui. Pour lui, c’est ce qui explique la progression de l’islam qui se présente comme une alternative spirituelle au vide consumériste et à la négation identitaire occidentaux. Villiers cite d’ailleurs Philippe Muray et son opuscule Chers Djihadistes. La conclusion de Muray diffère de celle de Villiers. Pour ce dernier, la question n’est pas de savoir si la France va devenir une république islamique, mais « Quand on médite l’histoire et qu’on lit attentivement le Coran et la Sunna, la question n’est plus de savoir pourquoi mais quand » (p. 311). Muray quant à lui constatait le vide spirituel marqué par le consumérisme, les vacances, le tourisme, le culte du confort, des loisirs et du divertissement. Sur cette question, il concluait peu ou prou que nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts

De fait, en abandonnant l’exigence d’éducation telle qu’entendue par les hussards noirs de la République, et en abandonnant l’état-nation comme cadre naturel et optimal de la démocratie, nous avons affaiblie la démocratie, dégradée en décramotie. L’Union européenne est dirigée par les lobbies et les produits de la banque Goldman-Sachs bien plus que par le fruit des élections européennes. Comme le remarque justement Philippe de Villiers, ces élections européennes servent plus à désigner le quidam chargé d’imposer les « réformes » dans une région que d’élire le député chargé de représenter et défendre sa région auprès du Parlement européen avec un mandat démocratique issu de la volonté populaire. La crise des institutions européennes est le fruit de cette dérive, laquelle, à la lecture des mémoires politiques de Philippe de Villiers, ne semble pas en être une, mais être depuis longtemps calculée et patiemment mise en oeuvre. À quand un réveil démocratique ? L’Union européenne, la mondialisation… ne sont des problèmes que parce qu’ils échappent à la volonté et au contrôle démocratique des peuples réunis en nations. Comme le disait (en s’en félicitant) Jacques Delors, père de Martine Aubry et mentor de François Hollande, cité par Philippe de Villiers, « cette construction d’allure technocratique fonctionne sous l’égide d’une sorte de despotisme doux et éclairé », c’est-à-dire n’est déjà plus une démocratie.

Philippe Rubempré

Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel, 2015, 345 pages, 21,50 euros