Journal d'un caféïnomane insomniaque
samedi janvier 25th 2020

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Manolete, le Calife foudroyé – Anne Plantagenet

Aujourd’hui incomprise quand elle n’est pas exécrée, à l’image de la chasse, la tauromachie n’en traduit pas moins une forme de quintessence de la tragédie du vivant. Par définition, l’être qui nait, qu’il soit humain, animal ou végétal, est destiné à mourir. La tauromachie, lointaine héritière des jeux du cirque romain, perpétue cette tradition d’esthétisation et de codification de la non-appréhendable autant qu’inéluctable mort. La corrida est cruelle, mais elle n’est pas gratuite. Sans elle, la race des taureaux de combat disparaît purement et simplement – qui a parlé biodiversité ? – ou est classée espèce nuisible pour l’homme comme pour la faune et la flore qu’il a domestiquées.

Manolete a incarné dans les années 1940 cette tragédie. Le torero cordouan surnommé le Calife meurt foudroyé à trente ans dans une ultime joute où l’estocade vire en coup fourré. L’annonce de sa mort a fait la une des journaux de la Pologne communiste à l’Amérique du Sud ; le tirage en Espagne a été plus important que celui de la fin de la Seconde Guerre mondiale ! Même ses adversaires saluèrent son courage face à la bête. Manolete vivait la tauromachie comme le Pape le catholicisme. Son âme se confondait avec la corrida aux dépens de son corps et de ses amours.

Avec Manolete le Calife foudroyé, Anne Plantagenet signe une biographie éclairée et vibrante de la légende taurine. Découpée façon corrida, elle se dévore comme un bon polar. Quel parcours que celui qui fut surnommé el nino (le petit), être chétif et malingre, qui va se hisser aux sommets des arènes en habit de lumière, jusqu’à une gloire internationale ! Le portrait brossé par Anne Plantagenet se signale tout particulièrement par sa capacité à restituer l’ambiance, à vous saisir aux tripes ; l’ultime faena de Manolete vous arrache une larme. Vous respirez à l’unisson de Manolete au fil des 320 pages et des corridas.

Qu’on soit aficionado ou non, et je ne le suis pas – ce n’est pas ma culture –, Manolete est admirable par sa ténacité face à une vie qui ne l’a pas épargné plus que les taureaux. Sa vie, pour n’être pas exemplaire, fut toujours fidèle à l’honneur et à la liberté, jusqu’au sacrifice ultime. En cela, Manolete mérite notre respect, il a vécu en Homme.

Philippe Rubempré

Anne Plantagenet, Manolete, le Calife foudroyé, Au Diable Vauvert, 2010.

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