Journal d'un caféïnomane insomniaque
dimanche juillet 14th 2024

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Western électrique – Pierre Gillieth

Nous sommes au mitan des années 1990. La scène se dresse au Mirail, célèbre quartier de Toulouse réputé pour sa joie de vivre ensemble et son plaisir de recevoir autrui… Une bagnole hors d’âge, des colleurs d’affiches du FNJ (le Front National de la Jeunesse – mouvement de jeunesse du Front national de Jean-Marie Le Pen) au cœur de la nuit… Achevons de planter le décor avec la bande-son de l’époque, scandant F comme Facho, et N comme Nazi à longueur de manifs, quand elle ne s’égosille pas sur le refrain fédérateur de la « Porcherie » des Bérus, « La jeunesse / Emmerde / Le Front na-tional ! ». La séance de collage d’affiches s’annonce prometteuse, et de fait, la valse avec Bachir est en passe de virer au tango funèbre…

Ainsi s’ouvre Western électrique, roman autobiographique signé Pierre Gillieth. Bertrand, alter-ego de l’auteur, héros et narrateur du roman, est issu de la grande bourgeoisie toulousaine, affilié à la famille Baudis par sa mère. Bien qu’issu d’une famille aimante (et aimée), Bertrand s’éloigne de son milieu d’origine, qu’il en vient à détester, et milite au FNJ. Il file un doux coton avec Sonia, assouvit sa passion du rock dans un groupe (apolitique, on ne mélange pas torchons et serviettes), et débute en parallèle un boulot d’huissier qui l’emmerde (et on le comprend !). En bref, une vie engagée à cent à l’heure en amitié, en amour, en politique et en musique !

À travers ce roman autobiographique, Pierre Gillieth – comme le héros de La Bandera, de Mac Orlan ; si c’est un pseudo, il dénote un goût sûr et racé de l’écrivain question littérature populaire – nous fait revivre la seconde moitié des années 1990, qui voit Le Pen atteindre le score de 15 % aux élections présidentielles de 1995, avec comme conséquences politiques la scission mégrétiste trois ans plus tard et le second tour en 2002, et musicales le désormais classique de Noir Désir « Un jour en France » ou le direct de Mano Solo et des Frères Misères « Il ne suffit pas ». Tout ce qui fait le sel d’un bon roman est présent : la vie, la mort, l’amitié, l’amour, l’apprentissage, la déception, les fidélités et les trahisons, in fine, les splendeurs et misères du militantisme, d’autant plus fortes que le parti est extrême.

Gillieth ne renie rien de son passé ni de ses opinions. Il ne s’offusquerait sans doute pas si, un peu par démagogie et beaucoup par facilité, je le qualifiais de « facho », ce terme galvaudé qui ne sert plus qu’à disqualifier un adversaire politique faute d’être suffisamment intelligent et/ou cultivé pour débattre avec lui. Sans partager ses opinions politiques, j’affirme sans détours que son Western électrique mérite le détour, et notre attention. Il recèle en effet de grandes qualités, dont en voici les principales à mes yeux : sa plume vive, enjouée, précise ; l’empathie naturelle que l’écrivain a su créer avec ses personnages ; un épisode de l’histoire récente raconté d’un point de vue qu’il nous est rarement donné d’écouter ou d’entendre ; et quelques idées reçues justement malmenées… Il est toujours piquant qu’un roman bouscule nos certitudes ; cela signifie qu’au-delà d’un simple divertissement, il change, de manière plus ou moins perceptible, quelque chose en vous. Après tout, qu’est-ce que la Littérature, si ce n’est des romans de grande tenue littéraire qui vous bouleversent à jamais ?

Amateurs de plumes racées et de style, aventuriers littéraires ou chevaliers du fauteuil en quête de témérité, osez Pierre Gillieth ! Quand bien même vous ne vous reconnaissez pas « identitaire », « réac » ou « facho »… Fort heureusement, lire un écrivain (ou un titre de presse) ne rime pas avec approuver ses opinions (même si, et singulièrement à gauche de l’échiquier politico-médiatique, de trop nombreux criminels imbéciles l’oublient trop facilement). On (je) continue bien de lire des ordures de génie comme Aragon ou Sartre, pour ne citer que le côté sinistre du spectre éditorial…

Je laisse (peu ou prou) le mot de la fin au grand Léon Daudet, qui disait en substance, « en matière de Littérature, j’emmerde la politique ! »

Philippe Rubempré

Pierre Gillieth, Western électrique, Auda Isarn, 2020, 153p.