
La photographie de couverture annonce la couleur : à senestre, un demi-visage de demoiselle à cheveux bleus qu’on croirait issue de La Vie d’Adèle ; à dextre, une moitié de visage de jeune femme sérieuse au regard profond et aux longs cheveux de jais. Voilà Les Rives contraires. Marguerite Stern à vingt ans ; Marguerite Stern aujourd’hui. Comme le précise le sous-titre, ce récit autobiographique confesse « l’histoire d’une transition politique ».
Qui est Marguerite Stern ? Une jeune femme brillante et pétrie d’une rage contenue qui s’engage corps et âme dans le mouvement Femen pour défendre ses convictions féministes, laïques et antitotalitaires, côtoyant l’équipe de Charlie Hebdo au mitan des années 2010, quand la rédaction fût décimée par des terroristes islamistes. Quoique n’étant pas dotée de tels attributs, Marguerite Stern pose ses couilles sur la table, et connaît au gré des agit-prop les coups et la taule (en Tunisie, c’est pas la Santé). À ce moment, elle a tout de l’héroïne progressiste, féministe, moderne, de gauche, que les médias de grands chemins adulent et se plaisent à porter au pinacle.
Tout bascule petit-à-petit, de glissement en déception, jusqu’à une prise de position publique défendant le fait qu’un homme qui a transitionné en femme reste un homme. La voilà stigmatisée TERF (Trans-Exclusionary Radical Feminist, i. e. appartenant à un mouvement féministe excluant les femmes transgenres). Sacrilège : elle commet avec sa consœur Dora Moutot un essai intitulé Transmania paru en 2024 aux éditions Magnus (vous savez, celles cofondées par Laurent Obertone, La France orange mécanique, la France rance quoi, l’esssetrême drouâte, les Zheures-les-plus-sombres…). L’ouvrage est immédiatement taxé de transphobie1 et tout aussi immédiatement interdit de publicité à la RATP sous la pression d’élus parisiens encartés à gauche (vous savez la démocratie, liberté, égalité, fraternité, le parti du bien, ceux qui savent ce qui est bon, l’humanisme, tout ça…).
Ici commence l’enfer : les grands démocrates progressistes attaquent en meute, comme les hyènes, à grands renforts d’insultes, d’agressions, de menaces. D’autant plus que Marguerite Stern aggrave son cas en osant voir ce qu’elle voit quant à la majorité des auteurs de violences faites aux femmes. Impardonnable pour une certaine gauche qui défend sa clientèle.
***
Les Rives contraires, c’est le récit de ce parcours singulier qui illustre bien cette assertion de Jacques Lacan : « Le réel, c’est quand on se cogne ». Témoignage à la fois pudique et très touchant d’une jeune femme marquée par son engagement jusque dans sa chair. Le courage est un médecin qui facture parfois de lourds dépassements d’honoraires. Cela rend Marguerite Stern encore plus respectable, quoi que nous pensions par ailleurs de ses prises de position et de ses actions militantes.
Philippe Rubempré
Marguerite Stern, Les Rives contraires. Histoire d’une transition politique, Magnus, 2026, 270 p.
1Ce qu’il n’est objectivement pas, nous l’avons lu. C’est avant tout une étude, certes critique d’une idéologie – et non stigmatisant ou invitant à une quelconque forme de violence ou de haine contre les personnes transgenres – mais aussi et surtout fondée sur des faits établis et des données scientifiques vérifiées et sourcées. Force est de constater que très peu, pour ne pas dire aucune, critiques de fond argument contre argument n’a été produite contre Transmania ou ses autrices : la diabolisation, la menace, l’ostracisme s’en sont donné à cœur joie. Hélas.



