
Excellente initiative des éditions du Verbe-Haut de réunir ces douze textes inédits de Julien Freund sur la décadence, issus de différentes interventions et contributions du philosophe et sociologue alsacien. En effet, ces textes abordent de façon spiralaire la décadence vue dans sa dimension historique, partant du constat que, comme tout être vivant, les civilisations naissent, croissent, atteignent leur apogée, puis déclinent et disparaissent. « Nous autres, civilisations, savons que nous sommes mortelles » écrivait le poète Paul Valéry dans La Crise de l’esprit, paru en 1919. Partant d’une analyse de l’Empire romain appuyée sur de nombreuses études existantes, de Gibbons à Montesquieu, Freund en vient à constater (ses essais sont composés entre 1975 et 1990) la décadence de la civilisation européenne née avec la Renaissance, sans affect mais comme un fait historique, économique, artistique, militaire… constatable pour qui se donne la peine de jeter bas ses œillères et de « voir ce qu’il voit » (Péguy). Freund établit cela sans pessimisme excessif : de fait, pour le philosophe, il s’agit là du déroulement naturel du cycle civilisationnel, et l’Europe décadente peut renaître sous une autre forme, peut se réinventer et se perpétuer dans une nouvelle civilisation – ou s’abîmer définitivement si l’on n’y prend pas garde, à l’image des grandes civilisations que furent les empires romain, maya, aztèque, inca, l’Égypte pharaonique et autre Hittite, etc.
Lire ces douze essais aujourd’hui, 35 ans après l’écriture du dernier, éclaire la fin de règne macroniste (en fait, sociale-démocrate, telle que nous entendons la démocratie sociale depuis 1945), qui est de facto une crise politique de la démocratie comme totem indépassable, et une crise nationale au sens premier de la Nation, le peuple français étant plus que jamais fracturé. Les divisions apparaissent insurmontables (le sont-elles ? Je l’ignore, mais j’espère bien que non : la France, comme le phénix, renaît toujours de ses cendres) ; la violence latente et la violence tangible qui animent les heures et les jours de cet automne 2026 en attestent s’il en était besoin. Avons-nous raté le coche du sursaut civilisationnel ?
Julien Freund nous offre des clés et des perspectives pour mieux appréhender ce qui advient. Par le travail d’historien honnête et la projection philosophique étayée. À nous de nous saisir de ses réflexions, de comprendre la réalité qu’elles soulignent et de réagir. Freund conclut son essai intitulé La Décadence (1990) par ces mots : « La seule chose qui demeure, c’est que la civilisation est à chaque fois ce que les hommes en font en vertu de leurs croyances, de leurs mœurs et de leurs préjugés », à mettre en balance à l’échelon national avec ceux du Tigre Clemenceau : « La France sera ce que les Français auront mérité. »
Philippe Rubempré
Julien Freund, Douze essais sur la décadence, Textes inédits établis, présentés et annotés par Gilles Banderier, Éditions du Verbe-Haut, 2026, 260 p.


