Journal d'un caféïnomane insomniaque
lundi janvier 22nd 2018

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L’Agression (nouvelle) – par Spud Begbie

Le prévenu se leva. « Monsieur le Président, je désire assumer ma défense en personne, et par conséquent n’ai nul besoin de l’avocat cobaye d’office que votre générosité républicaine daigne m’accorder ».

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Hier encore tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Chloé avait fêté son anniversaire en compagnie de quelques proches, mais c’était lui qui comptait, le seul qui honorerait sa couche en souvenir de sa venue au monde. Il l’aimait bien Chloé, dix ans que leur histoire dure.

Elle se dirige lentement vers la salle de bain, il la contemple ondulant nue dans la demi pénombre, sort une cigarette, l’allume, tire trois ou quatre bouffées et l’écrase nerveusement dans un cendrier vomissant déjà ses mégots. Ils l’ont fait, encore une fois, sans le savoir pour la dernière fois.

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La soirée de la veille laissait présager des lendemains qui chantent. En effet, le lendemain chanta…

Que foutait-il dans cette cellule ? Il était arrivé, dans une voiture de maître avec chauffeur et deux O.P.J. en guise de valets de pied. Bref interrogatoire, ceinture, cravate, lacets, la routine habituelle, et voilà, il était dans cette cellule. « Monsieur il est exactement 21H45, vous êtes en garde-à-vue » lui signifie le plus escogriffe des officiers présents sur cette affaire. Il n’a rien dit, un bref mouvement, à peine perceptible indiquant qu’il en prenait note. Que foutait-il en garde-à-vue ? Il semble ailleurs. Cela le laisse-t-il indifférent comme il y paraît ? Nul ne saurait le dire, ni même émettre la moindre hypothèse à son sujet sans immanquablement se tailler une solide réputation de diafoirus de dispensaire.

Combien de temps dura cette garde-à-vue ? il ne peut pas le dire. 24, 36 peut-être 48 heures. Il a gardé le silence, n’a pas ouvert le bec de son séjour au poulailler, il reste muet face aux caquètements incessants et pressants et horripilants et énervants et déstabilisants et décourageants – et j’en passe – des coqs zélés en charge de son affaire. Quoi ? quand ? comment ? pourquoi ? quoi ? quand ? comment ? pourquoi ? quoi ? quand ? comment ? pourquoi ? Questions concentriques, sans fin, enfer de Dante la poésie et le talent en moins. Pragmatisme d’officiers de police judiciaire ayant une conscience professionnelle et la volonté de croire en la Justice, de la servir. Naïve sincérité d’hommes profondément honnêtes.

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Panier-à-salade old school. On lui fait signe de s’asseoir, il s’exécute, ne bronche pas, ne souffle pas un mot. Deux bleubites l’encadrent. Bruit de moteur à explosion, turbulences, secousses, le confort des voyages estampillés police judiciaire ou ministère de la Justice laisse décidément à désirer. Il comprend qu’il va être présenté à son juge, devine sa mise en examen et la préventive proche. Quelque part, il est soulagé, car potentiellement dangereux, il ne croupira pas trois ans dans une foutue taule surpeuplée de cancrelats, poisseuse de la crasse des détenus et des bestioles squattant le bâtiment probablement hors d’âge. Il prendra ses quartiers privés au QHS. 9m2 de générosité pénitentiaire. D’aucuns comprendront le semblant de soulagement qu’il éprouve à cet instant. « Vous fumez ? vous buvez ? êtes vous toxicomane ? » un ayathollah de la santé en blouse blanche le scrute, le palpe, le tâte, lui crache son haleine à soûler un taureau au visage. Saleté de menottes, impossible de parer l’attaque, réflexe, tourner la tête. Pas question de courir un risque, accident cardio-vasculaire, crise de manque ou T.S.

Changement de bureau… Assis, fauteuil confortable, un homme en face de lui, son juge.

« Mis en examen… »

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Ils avaient dîné dans un restaurant chic et abordable, en début de soirée, pour être tranquille. Elle a pris son service de nuit, il rentrait à pied, whisky, Arbois, Touraine-Mesland, Loupiac et Cognac obligent… on ne peux plus faire un repas digne de ce nom sans se ruiner en taxi, il choisit donc la promenade digestive. La soirée s’annonçait calme, agréable. Il rentrerait gentiment à la maison, belle bâtisse XVIIIème d’une petite rue d’un centre-ville de province, se laisserait lourdement tomber dans le sofa, dégustant un dernier Cognac, ça peut pas faire de mal – puis se douchera et s’endormira dans le grand lit à moitié vide et froid de l’absence de l’aimée partie glaner de quoi payer ses impôts, le lendemain se réveillerait du baiser délicatement offert sur sa bouche endormie au retour de sa belle.

Scénario idéal, c’était sans compter cette rencontre inopportune avec un malandrin décidé à en découdre et à repartir potentiellement plus riche. En cela il serait bredouille, les derniers deniers ayant payé le dîner.

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« Que c’est-il passé ce soir ? Racontez-nous, Monsieur » « Greffier, notez, le prévenu garde le silence et se refuse à répondre à nos questions ». « Vous serez convoqué dès demain pour votre premier interrogatoire. Un avocat vous sera commis d’office, puisque vous n’en avez pas fait la demande ».

A nouveau en cellule, cette fois dans les caves du Palais de Justice.

Réfléchir, reprendre ses esprits, élaborer sa défense. Sa décision est prise, il refusera dès la première audience l’assistance du baveux sous-payé par l’Etat pour gâcher le reste de sa vie. Il assumera sa défense seul. Après tout, il n’avait pas l’intention de nuire, juste de rentrer chez lui, sans faire de vague ni gêner personne. Il s’est défendu, le reste n’est qu’accident ou destin. C’est précipiter un peu rapidement la famille et les garants de la sacro-sainte loi de la République du haut de la roche tarpéïenne.

Qu’allait-il développer, la légitime défense, une stratégie de victimisation ? Non, il assumera son geste, jusqu’au bout il fera face.

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« Monsieur le Président, je ne vous fais pas de lettre mais je m’adresse à vous dans ce temps habituellement imparti aux plaidoiries de la défense. Comme je vous l’ai signifié lors de la première audience, j’ai récusé l’avocat commis d’office dont la justice républicaine m’a fait l’aumône, j’assumerai ma défense seul et vous en comprendrez la raison. »

Pour la première fois depuis son refus d’être assisté d’un avocat, sa voix retentissait dans l’enceinte du tribunal, calme, grave, posée. Sa diction est maîtrisée, le discours vivant, la tenue impeccable. D’aucun ignorant le sujet de l’affaire qui nous préoccupe ne saurait comprendre la présence de ce gentilhomme dans un boxe d’accusé.

« Monsieur le Président, je ne saurais être autre chose qu’un fieffé coquin si je vous affirmais sous serment ne pas être coupable des faits que vous me reprochez. Certes, je le suis, je suis coupable et j’ai l’intention d’en assumer toutes les conséquences. Mais tout accusé dispose du droit inaliénable de s’expliquer, et j’ajouterai sans que sa version ne soit déformée par un avocat dont le problème essentiel est de gagner une affaire supplémentaire pour se faire une clientèle plus à même de lui assurer le train de vie qu’il estime dû à son rang. Comprenez céans ma décision.

Ce soir là, en sortant du restaurant, je ne désirais que rentrer à la maison et me coucher gentiment. Hors vous le savez mieux que moi, sur le chemin qui mène de ce point A à ce point B…

(silence)

Je ne vous détaillerai pas les circonstances de ce drame, car c’en est un, Monsieur l’Avocat Général, et Messieurs les avocats des Parties Civiles l’on fait avec une objectivité que je ne puis remettre en cause. Cette économie me permettra de développer ma défense plus avant sur le plan de la réflexion, en prenant un recul part rapport au sordide et à la grande émotion générés par ces événements. »

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Silence de plomb dans la salle, stupéfaction générale… Les expressions des membres de la cour évoquent celle d’une sainte nitouche qui découvrirait que son Christ adoré a exercé commerce de chair avec Marie-Madeleine. Mais qu’est-ce que cet impudent ! Quel est ce malotru, non content d’être criminel, qui traite la cour tel un goujat une femme de petite vertu ! Une brume d’inquiétude s’abat doucement sur cette assemblée hébétée, ivre de savoir quelle va être en substance la défense présentée par cet hurluberlu…

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S’étant levé lentement, d’une manière imposante – Ramsès dominant Abou-Simbel – pour donner quelques poids à son argumentaire (si tant est qu’à ce niveau de conviction on puisse avoir une impérieuse nécessité d’étoffer une démonstration), le prévenu déroule la longue liste des points qu’il estime juste de développer pour convaincre Président et Jury de sa bonne foi.

Est-il nécessaire que le modeste narrateur que je suis prenne la peine de vous détailler son propos ? Je ne saurai le dire.

***

« Monsieur le Président, Messieurs les Jurés, souffrez qu’ainsi s’achève ma plaidoirie. Croyez bien que je n’attends rien de vous et mon mépris vous est à jamais acquis ».

Le prévenu s’assoit. Une étrange rumeur parcourt la salle d’audience. Des murmures s’élève la question « et si c’était moi », le doute plane, nul ne saurait ici prédire l’avenir avec certitude.

***

« Quand est-ce arrivé ? » « cette nuit, Monsieur le Divisionnaire. On avait pourtant doublé la garde autour de la cellule » « un sens de l’honneur obsolète et jusqu’au-boutiste met un terme malheureux à cette affaire hors norme. Croyez-vous dans la thèse qu’il a développée lors de sa plaidoirie ? » « je ne sais pas, Monsieur, je ne sais plus ».

Brouillard de larmes autant brûlantes qu’amères, pluie acide sur son visage… elle a entendu ce qu’elle ne devait pas. Un toubib, un de ces guignols qui se font passer pour des médecins de l’âme, aurait dû être avec le divisionnaire, ils se seraient déplacés au domicile conjugal, sonnette, bruits de pas, une porte qui se met en branle et coulisse gentiment sur ses gonds… Tâche ingrate et indispensable…

Ils n’en ont pas eu le temps… Tournant la tête, trouffion et divisionnaire constatent…

La tête dans les épaules, le regard vide, Chloé rentre…

Compiègne, 13 janvier – 31 janvier 2007