Journal d'un caféïnomane insomniaque
mardi juin 19th 2018

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La bibliothèque, la nuit – Alberto Manguel

bibliothèque nuit manguel    Découvert dans une librairie d’une cité impériale picarde, au hasard d’une couverture signée Félix Vallotton, La bibliothèque, la nuit est devenu un de mes livres de chevet, et son auteur, Alberto Manguel, un de mes Charon sur l’Achéron littéraire mondial. En dépit de ce que pourrait suggérer son titre – la nuit est un moment propice à la lecture entre le doux feu d’une lampe et les jeux d’ombres – la bibliothèque, la nuit est un essai lumineux qui se dévore comme un roman picaresque, une sorte d’autoportrait à la bibliothèque doté d’une dimension universelle. Ou simplement pour son auteur « une consolation, peut-être. Peut-être une consolation. »

En nous entretenant de la bibliothèque, des bibliothèques, de sa bibliothèque, Alberto Manguel se livre aussi un peu à son lecteur. L’organisation et la composition d’une bibliothèque personnelle en disent plus long sur son propriétaire qu’une expertise psychiatrique en bonne et due forme. Manguel nous parle donc de sa bibliothèque, de ses goûts en matières de lecture(s), d’écrivains, de formes et d’agencements, de lumières et de temps. Partant, c’est une véritable histoire de la bibliothèque qu’il nous offre, une histoire passionnante dont la prime qualité est de susciter une envie irrépressible de lire, une soif de découvertes littéraires, une insatiable curiosité livresque, des velléités d’aventures au fil des pages.

Alberto Manguel propose sa lecture de la bibliothèque en quinze regards. Une bibliothèque est tout à la fois un mythe, un ordre, un espace, un pouvoir, une ombre, une forme, le hasard, cabinet de travail, une intelligence, une île, la survie, l’oubli, l’imagination, une identité et une demeure. Cela devient aussi pour son lecteur un parcours initiatique à la (re)découverte de grands écrivains (notamment Borges, Cervantes, Dante, Balzac…) célèbres ou plus discrets. La bibliothèque de Manguel fourmille de ces délicieuses pépites.

Enfin, cet essai est également une réflexion sur le rôle et la place de la bibliothèque, du savoir écrit au sein de la société, et par extension sur le rôle et la place accordés à la lecture et au lecteur dans notre société :
« Notre société accepte le livre comme un fait acquis, mais la lecture – jadis jugée utile et importante, en même temps que potentiellement dangereuse et subversive – est à présent admise avec condescendance comme un passe-temps, un passe-temps qui est lent, qui manque d’efficacité et qui ne contribue pas au bien commun. »
Cette question est préoccupante à tout lecteur fervent en ces temps troubles où la lecture reste – mais pour combien de temps encore ? – un refuge. Elle devient essentielle avec la révolution numérique et Internet, cette bibliothèque virtuelle potentiellement infinie qui représente à la fois un complément et un danger mortel, comme le note Alberto Manguel :
« Si la bibliothèque d’Alexandrie était l’emblème de notre ambition d’omniscience, la Toile est l’emblème de notre ambition d’omniprésence ; la bibliothèque qui contenait tout est devenue la bibliothèque qui contient n’importe quoi. »

Aux lecteurs de s’emparer des bibliothèques et des livres, à eux de préserver ce patrimoine mondial exceptionnel qu’on a de cesse de détruire ou de piller à des fins guerrières, idéologiques ou bassement mercantiles.

Philippe Rubempré

Alberto Manguel, La bibliothèque, la nuit, Éditions Actes Sud/Babel, 2006/09, 375 pages.