Journal d'un caféïnomane insomniaque
samedi mars 23rd 2019

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On ne tue pas un poète…

« L’infinie stupidité des masses me rend indulgent pour les individualités, si odieuses qu’elles puissent être. » (Lettre de Gustave Flaubert à George Sand)

    Cette pensée flaubertienne s’applique assez bien au dernier roman de l’avocat François Jonquères, Robert B. Sept nuances de gris. Robert B., c’est Robert Brasillach, écrivain prodige et journaliste antisémite et fasciste de Je Suis Partout, originaire de Perpignan, comme l’auteur et quelques-uns des personnages de ses romans.

Publier un roman sur la figure controversée de l’éditorialiste de Je Suis Partout pourrait aisément résonner comme une provocation dans le contexte actuel de crise sociale des Gilets jaunes et d’augmentation spectaculaire des actes antisémites. Il faut le dire, ce roman n’est pas sulfureux. C’est un roman sur l’honneur, la fidélité, l’amitié, l’amour, la littérature, et surtout, c’est un roman sur la justice et le pardon. Ce dernier point, singulièrement, en rend la lecture opportune à l’heure où la convergence des luttes a cédé le pas à la convergence des haines.

Précisons d’emblée que si le roman de maître Jonquères plaide en faveur de la réhabilitation de l’écrivain Brasillach, il condamne sans appel les écrits et les positions politiques qui l’ont conduit dans les fossés du Fort de Montrouge au petit matin du 6 février 1945. Résumer Brasillach à ses éditoriaux politiques revient à résumer Céline à ses pamphlets antisémites. Or, l’oeuvre romanesque de Céline est publiée encore aujourd’hui, dans des collections populaires comme prestigieuses. Pourquoi ce deux poids, deux mesures ?

***

C’est leur passion commune pour l’auteur du Voleur d’étincelles et des Sept couleurs qui réunit les protagonistes de ce roman. L’héroïne principale, Esther, est juive, et néanmoins fervente lectrice et admiratrice de l’oeuvre de Robert Brasillach. Cela lui vaudra d’être épargnée par Valérius, milicien français en charge de la livrer à la Gestapo. Survivant grâce à cela à la guerre, elle rencontre André aux Beaux-Arts. Ensemble, ils partent dans une quête sur Brasillach, et notamment son procès et les raisons qui ont motivé sa condamnation à mort, exécutée, alors que tant d’autres sont vivants (dont Céline et Rebatet, qui ne sont pas les moins violents, et ce n’est rien de l’écrire !).

Cette quête biographique se double d’une quête littéraire au fil des oeuvres de Brasillach et des rencontres d’écrivains, de Blondin à Déon en passant par Gadenne. Le lecteur revit un pan de notre histoire et voyage dans le monde, de la Guerre d’Espagne au retour du Général de Gaulle en 1958. Robert B. s’achève par la plaidoirie de maître Jonquères, qui tente en sept nuances de gris la réhabilitation de l’oeuvre littéraire de Robert Brasillach. Souhaitons lui plus de succès que feu maître Isorni en 1945.

Si Brasillach est considéré comme un « salaud », il n’a pas directement de sang sur les mains, et il n’a manqué ni de fidélité, ni de panache. En témoignent ses Écrits à Fresnes, publiés par son beau-frère Maurice Bardèche après guerre. On y trouve entre autres des poèmes poignants, et une pièce de théâtre, Les frères ennemis, métaphore de la France divisée et d’une actualité toujours criante. Les derniers mots, nous les laissons au condamné, dont nous souhaitons, avec François Jonquères, voir l’oeuvre littéraire réhabilitée et publiée.

C’est à vous, frères inconnus,
Que je pense le soir venu,
O mes fraternels adversaires !
Hier est proche d’aujourd’hui.
Malgré nous, nous sommes unis
Par l’espoir et par la misère.

Je pense à vous, vous qui rêviez,
Je pense à vous qui souffriez,
Dont aujourd’hui j’ai pris la place.
Si demain la vie est permise,
Les noms qui sur ces murs se brisent
Nous seront-ils nos mots de passe ?

Robert Brasillach, extrait du poème Les noms sur les murs

 

Philippe Rubempré

François Jonquères, Robert B. Sept nuances de gris, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2019, 280 pages.

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