Journal d'un caféïnomane insomniaque
jeudi août 22nd 2019

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Lignes d’avant(s) et lignes d’arrivée – Dominique Braga

Sport, zone privilégiée d’exercice de la cruauté naturelle des enfants ; sport pourri jusqu’à la moelle par le fric et la dope et la vanité ; sport, activité de donneurs de leçons chère aux hygiénistes et aux tyrans de tout poil… Omniprésent et oppressant sport dont les restes de la presse nous abreuvent quotidiennement… Sport, enfin, école d’honneur et sujet de Littérature ?

C’est la gageure relevée par Dominique Braga, écrivain et journaliste sportif franco-brésilien des Années folles, dont les textes sportifs des années 1922-1938 ont paru aux éditions La Thébaïde dans un recueil intitulé Lignes d’avant(s) et lignes d’arrivée. L’ouvrage rassemble essentiellement des articles issus de diverses publications, ainsi qu’un texte littéraire, 5000, récit sportif, d’inspiration futuriste qui fait revivre comme jamais cela n’a été fait, ni avant, ni depuis, une course de 5000 mètres dans le corps et la tête d’un coureur.

Nul besoin d’être historien du sport pour apprécier ces textes des années 1922-1938. Les éditions La Thébaïde ont conduit un très beau travail éditorial, avec notices et biographie, ainsi qu’une intéressante préface signée Denis Lalanne. L’éditeur Emmanuel Bluteau a eu aussi la riche idée d’adjoindre au recueil une recension de critiques parues à propos de 5000, ainsi que des extraits de correspondance.

À travers ses textes, Braga rend au sport ses lettres de noblesse et sa noblesse littéraire. Lui même sportif accompli, il met en avant l’abnégation, l’effort sur soi, le travail physique et mental qu’exige le sport avec un objectif, la victoire, mais pas à n’importe quel prix ; ici, nous sommes loin du culte imbécile et prétentieux de la performance et de l’écrasement de l’adversaire, hélas si répandu parmi nos contemporains (comptant pour rien ?). Chez Braga, plus que la victoire, essentielle, c’est l’idéal qui est valorisé : l’honneur, le gentleman sportif, le sportsman, l’esprit d’équipe, l’investissement corps et âme du Sportif. Car le sport incarne chez le franco-brésilien une philosophie, une école de vie accessible à tout un chacun. Voilà qui a de la gueule quand on songe au mercato permanent des nouvelles foires aux sportifs. Ces sportifs nouveaux, qui sont au sportsman cher à Dominique Braga ce que le beaujolais nouveau est au nuits-saint-georges, s’achètent et se vendent comme de vulgaires paquets de pâtes industrielles.

Braga livre une esth-éthique du Sport quasi-stoïcienne qui nous interroge sur le pourquoi et le comment le sport est tombé aussi bas de nos jours… De fait, où sont passés les grands champions admirés autant pour leur honneur que pour leurs exploits ? Qui sont les grandes plumes sportives d’aujourd’hui ? les Braga, Blondin, Lalanne ?

Les articles de Dominique Braga nous réconcilient avec le Sport, qui s’était quelque peu perdu de vue avec la professionnalisation et la perfusion de saint-fric globalisé. Quant à son récit sportif, 5000, saluons encore aujourd’hui la performance littéraire : Braga nous tient deux heures en haleine dans le corps et la tête de Monnerot, coureur français en lutte contre un Belge, un Italien, un Anglais et un Suédois, le temps d’un 5000 mètres explosif. Sensations fortes garanties !

Philippe Rubempré

Lignes d’avant(s) et lignes d’arrivée. Textes sportifs 1922-1938, Dominique Braga, préface de Denis Lalanne, édition établie par Nicolas Jeanneau et Emmanuel Bluteau, Éditions La Thébaïde, coll. Au Marbre, 2015, 307 pages.

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