« Être assoiffé d’eau / C’est triste mais faut / Bien dire / Que l’être de vin / C’est encore vingt / Fois pire. »
Georges Brassens, « Le Vin », 1957.

Boutade est le dernier roman de François Jonquères, et sans doute celui que je préfère. Le cofondateur du Prix des Hussards s’y montre rabelaisien en diable, de la cave (magnifique) de Boutade à son caveau. Son alter—héros au patronyme évocateur est un bon vivant, amateur de style en littérature comme à table, une vie à l’opposé des recommandations de la Faculté – si attristantes et moroses, tant ces Diafoirus de dispensaire ne comprennent pas et refusent d’admettre que vivre tue.
« Manger était un sacré plaisir. Boire en était un autre. Boutade sourit. Il a vu les interdictions se multiplier, les avertissements couper les envies : fumer tue, boire tue, baiser tue. Toute vie tue en définitive, alors pourquoi se priver de ces moments de grâce et de douce folie ? »
F. Jonquères, op. cit.
Réflexion inspirée à Boutade dans la solennité de sa cave majestueuse, et qui donne le ton de ce roman joyeux, truculent et délicieusement ouaté de nostalgie. Les souvenirs du héros se cognent au réel contemporain poings contre poings, pied à pied, front contre front, ravivant les braseros mourants du beau style et de la bonne chère, vinifiant la belle vie et ses cuvées, beaujolpif et pommard, en compagnie de gueules picaresques aux surnoms aptonymes et colorés, de son jumeau Bonbonne à son ex-épouse Bulle en passant par Bortsch, Poussière ou l’ambitieuse Polichinelle.
Du domaine viticole de son enfance aux grands cabinets d’avocats d’affaires internationaux en passant par le bistrot du coin et le Grand Véfour, la vie de Boutade s’incarne entre réminiscences émergeant de ses songeries et des témoignages des compagnons d’une vie, sabre au clair et en avant ! Les péripéties du sieur Boutade se colorent incarnat dans des réflexions hématologiques sur les types de sang et le sang des types, et quelques banderilles en vue de gagner la queue et les oreilles du taureau Modernitude et celles de Yaka, monologuant sa pseudo-intelligence réellement artificielle.
Le style est réjouissant, hardi, haut en couleur ; Jonquères rend les honneurs à plume rabattue à nombre de substantifs désuets ou en voie de disparition, jongle entre hommage et ironie, joue maux vs mots, furète dans les recoins de la vie de Boutade et de la nôtre avec une vigueur très hussarde. Boutade se tiendra en fort bonne compagnie dans votre bibliothèque aux côtés de René Fallet veine beaujolais, Olivier Maulin et Gérard Oberlé.
Philippe Rubempré
François Jonquères, Boutade, Héliopoles Littérature, 2026, 225 p.


