Journal d'un caféïnomane insomniaque
lundi mai 27th 2024

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A(NI)MAL – Cécile Alix

A(ni)mal est un roman pour la jeunesse signé Cécile Alix, « sensibilisant » à travers la fiction les adolescents à la question des migrants, plus précisément celle des mineurs isolés non-accompagnés.

Le livre retrace le parcours jusqu’en France d’un ado de quinze ans à qui sa mère a dit désormais tu t’appelles Miran et tu es un homme. C’est la tragédie d’un gosse fuyant son pays en guerre civile après l’assassinat de son père, un pays qui pourrait correspondre à nombre de pays sous les feux de l’actualité la plus dramatique et violente. Traversée de l’Afrique, de la Méditerranée, arrivée en Italie puis en France, avec un destin à la clé…

A(ni)mal est un roman destiné à toucher, à émouvoir, et c’est de ce point de vue une réussite. La tragédie d’un gosse de quinze ans ne peut que frapper au cœur les âmes sensibles. Certains passages sont poignants, révoltants, et notamment ceux qui ont trait aux relations avec les passeurs, ces trafiquants de chair humaine, véritables ordures ontologiques. L’auteur traduit cette noirceur de la nature humaine avec précision, mais sans voyeurisme ; elle transcrit cette cruauté gratuite parce que sonnante et trébuchante, cette avidité rapace dont l’être humain reste le seul animal capable. Elle sait aussi faire vibrer la générosité et la bonté dans le malheur, qualités dont l’être humain est (aussi) le seul animal capable. En dépit d’une dernière partie virant au pathos, parfois jusqu’au risible (bons sentiments ridicules et politiquement correct jusqu’à la caricature), il est difficile de ne pas être sensible à la souffrance de Miran. Le roman a le mérite de mettre sous les yeux de nos ados geignards une réalité réellement dure, et leur offre une fenêtre de compréhension de notre âpre monde, et de relativisation de leurs petits malheurs quotidiens.

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Toutefois, outre le côté pathos évoqué auparavant, le roman pêche par ce qu’il ne dit pas, par ce qu’il tait, par ses silences. A contrario de l’excellent Silence du chœur de Mohamed Mbougar Sarr, A(ni)mal se révèle militant, voulant graver dans le crâne de ses jeunes lecteurs que les migrants sont forcément des victimes, qu’ils n’ont jamais le choix du départ qui est toujours une déchirure. C’est là que le bât blesse. La question migratoire ne saurait se résumer à un simple devoir d’accueil, d’hospitalité à sens unique, d’un Occident prétendument coupable de tous les maux de la planète, et à des migrants éternelles victimes, comme s’ils n’étaient pas des individus responsables de leurs actes, mais d’éternels enfants à protéger.

Ainsi, le roman n’aborde que très peu les problématiques religieuses (hormis une caricaturale chaisière catholique qui forcément rejette Miran en tant que voleur ; par ailleurs, Cécile Alix cible directement les extrémismes religieux mais hors roman, dans un addendum intitulé « précisions de l’autrice »). La question de la violence et de l’insécurité lié à l’immigration clandestine1 (et notamment aux mineurs isolés non-accompagnés) est tue. L’immigration clandestine est considérée a priori comme légitime, légitimée par ses causes (conflits, pauvreté extrême…), or, il est permis de s’interroger sur ce point. En effet, si la France est un pays ouvert, il existe des règles juridiques pour y entrer, y séjourner, et a fortiori s’y installer pour y vivre. Règles admises dans le droit international, et que chaque pays applique légitimement, sans cris d’orfraies de belles âmes ultra-protégées hurlant au retour du fâchisme ou des Z-heures-les-plus-sombres, etc. À l’exception de quelques États européens repentants (de quoi?), chaque pays indépendant est fondé à et fait respecter son intégrité territoriale, ses frontières, sa population, son modus vivendi et sa culture. Beaucoup, si ce n’est la plupart, des étrangers qui viennent en France respectent le droit et s’acquittent des procédures légales. Au nom de quoi certains pourraient y déroger ? Je pose la question, je ne réponds pas. Si fuir un pays en guerre semble légitime (surtout quand on est un gosse), pourquoi en Europe et non dans un pays voisin, plus proche économiquement et culturellement, permettant aussi un retour plus aisé une fois la paix revenue ? Fuir quand on est en âge de servir sa patrie, n’est-ce pas là une forme de lâcheté ? Je pose la question, encore une fois sans y apporter de réponse.

Autant de questions complexes (et je ne crois pas qu’il existe de réponse simple ou prête à l’emploi, contrairement à ce que veulent nous faire croire les extrémistes no border comme ceux du camp d’en face) que le roman de Cécile Alix ne pose pas, et c’est dommage. Il serait intéressant, et qui sait, utile, de sensibiliser nos adolescents à la complexité du monde plutôt que de leur bourrer le crâne avec les habituels mantras idéologiquement corrects et orientés imposés par les programmes de l’Éducation nationale2. Il n’est pas anodin de constater qu’une part toujours plus importante de la population (et la plupart du temps les classes populaires censées être défendues par la gauche) ne leur accorde plus de confiance, mais de la méfiance, de la défiance, voire un rejet total.

Dans cette problématique de l’immigration abordée par Cécile Alix sous le prisme d’un mineur isolé non-accompagné, un conflit de légitimité vient complexifier les choses, indépendamment de l’aspect juridique. Il est certes possible (n’est-ce pas ce qui devrait être fait en état de droit?) de faire appliquer la loi strictement : dura lex, sed lex. Il est légitime pour un pays de protéger sa population, ses frontières, son intégrité territoriale, sa civilisation… bref, il est légitime pour un pays de se faire respecter dans le concert des nations. Mais il n’est pas moins légitime pour un individu, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, de chercher à améliorer son sort et celui de sa famille. Le cas particulier ne permet pas ici d’appréhender la question migratoire dans son ensemble. Le personnage de Miran dans le roman est sympathique, il fait preuve de courage, d’abnégation, il a ses faiblesses et essaie de les dépasser… mais l’actualité nous rappelle régulièrement que nombre de mineurs isolés non-accompagnés posent problème par leur violence et leur quasi-impunité judiciaire. Voilà la limite du roman de Cécile Alix : à trop simplifier, on en oublie que le réel ne se résume pas à ce qu’on voudrait qu’il soit. Je n’oublie pas que certains terroristes (notamment du Bataclan) sont arrivés par les colonnes de migrants fuyant Daesh et le conflit en Syrie.

Instrumentaliser la question migratoire en transformant en racisme toute critique est irresponsable et criminel. Tous les modes de vie ne sont pas compatibles (mesdames, mesdemoiselles, iriez-vous vivre en Afghanistan ou en Iran ?), nous avons évoqué ce point à propos d’un autre roman de Mbougar Sarr, De purs hommes. Que doit-on en penser ? Ce n’est pas à moi de vous le dire. Regarder la réalité en face me semble un bon début. Avec A(ni)mal, Cécile Alix met l’accent sur le drame des traversées et la vilenie des passeurs ; elle offre ainsi des clés de compréhension du problème et éclaire une réalité sombre. Cependant, les silences que nous avons relevés doivent inciter les adolescents à compléter leur lecture et à faire preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit, à essayer de comprendre avant de juger.

Philippe Rubempré

Cécile Alix, A(ni)mal, Éditions Slalom, 2022, 265 p.

1Étant donné la malhonnêteté intellectuelle du temps et l’incapacité à une compréhension fine de la langue de nombre de mes contemporains de plus en plus chatouilleux, je précise que je n’écris pas que TOUS les clandestins sont violents ou délinquants, mais que l’immigration clandestine en tant que phénomène social et politique amène des problématiques de violence et d’insécurité, dont chacun pense ce qu’il veut par ailleurs.

2Il est tout à fait légitime d’étudier la question migratoire en géographie, simplement il faut étudier les faits et comprendre les phénomènes, pas imposer une analyse politique par nature contestable autant que respectable.

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