A tout prix – Mélanie MULLER
Comment un court roman – 180 p. à peine – peut-il être aussi dense et intense? A la fois histoire forte, qui sue le vécu, autant émouvant et poignant qu’excitant, il n’y a aucun doute, Mélanie Muller sait écrire, et elle le fait à merveille. Edité par une maison d’édition caractérisée par son érotisme pas toujours chic, le moins que l’on puisse écrire est qu’ici le kleenex sert au moins autant pour les larmes suscitées par la détresse de la narratrice que pour les fétichistes de la lecture à une main.
La narratrice se prénomme Mélanie. Elle écrit des Livres. Des romans. Erotiques. Hasard ou coïncidence ? Son histoire est quelque part classique : elle devient la maîtresse follement amoureuse d’un homme qui vit avec une autre qu’il n’est manifestement pas pressé de quitter pour Mélanie, quoi qu’il en dise.
Jusqu’où Mélanie va-t-elle aller pour kidnapper son homme ? Parviendra-t-elle à vivre son amour avec son Amour ? Ou comment métamorphoser une intrigue à la teneur basiquement vaudevillesque en chef d’œuvre de la littérature érotique. En œuvre littéraire, tout simplement.
La tétralogie du Monstre – Enki BILAL
3 personnages. 3 bébés nés à quelques jours d’intervalle, dans le même hôpital. 3 caractères à jamais liés par la ville de Sarajevo. 3 orphelins du conflit qui ravagea les Balkans et fit sauter comme une mine l’ex-Yougoslavie. 3 destins dans un monde futuriste, et pourtant tellement actuel, soumis au terrorisme nouvelle génération, l’Al-Qaïda 2.0, l’obscure Obscurantis Order du non moins obscur Optus Warhole. De la conception du crime contre l’humanité comme un art ultime.
Il est difficile d’appréhender l’œuvre d’Enki Bilal sans en dévoiler trop. C’est d’une plume de maître qu’il conte et dessine ces 3 destins de Sarajevo. Nike, Amir, Leyla. 3 facettes d’Enki Bilal? La tétralogie du Monstre ne brille pas par son optimisme. Le sommeil du monstre dort profondément en chacun de nous. Il suffit des circonstances pour en sonner le réveil… ou pas.
Œuvre littéraire et graphique, d’une humanité autant modeste que sincère, la tétralogie du Monstre est l’œuvre d’un être qui sait d’où il vient et qui a vécu dans sa chair la folie des hommes. Que cette folie se revendique d’une idéologie ou d’une religion ou quand bien même ne revendiquerait-elle que de sa folie propre.
Une œuvre à vivre.
ESSENTIELLE & EXISTENTIELLE.
T1 – Le sommeil du Monstre
T2 – 32 Décembre
T3 – Rendez-vous à Paris
T4 – Quatre ?
Le Beaujolais nouveau est arrivé – René FALLET
René Fallet aurait-il pu publier Le Beaujolais nouveau est arrivé en 2010 sans risquer les foudres des ayatollahs de la santé et des hypocrites (crates?) du conseil de l’ordre et du ministère? Il est vrai que le jaja et le picrate n’ont plus la cote de nos jours où l’objectif unique semble être de crever en bonne santé. Enfin, brisons là sur le sujet, en matière de santé comme pour le reste, appelons une figure de référence en la personne d’Arthur Rimbaud, « la morale est une maladie de l’âme ».
Il n’en reste pas moins un roman formidable sur l’amitié, sur le vin, sur l’humanité. Une ville de banlieue, banlieue rouge comme le suggère les noms des rues, un bistrot, un vrai, le bistrot du coin de la rue, celui des copains et des habitués, avec son lot d’ivrognes et de philosophie. Toute la vie est organisée autour du bistrot, boire le pot de l’amitié, l’apéro, un coup d’Beaujolpif avec les potos, voilà le sacré de la vie, l’amitié, l’amitié et le vin qui célèbre l’amitié.
Et voilà novembre avec l’arrivée du Beaujolais nouveau. Oh certes , c’est pas un grand cru bourgeois, mais c’est pas ce qu’on lui demande au Beaujolais nouveau. Un vin frais, léger, un vin de soif à partager entre potes… entre Captain Beaujol, Paulo Debedeux, Poulouc et Camadule, les quatre comparses aux aventures éthyliques pleines d’humour et d’humanité.
Le roman est admirablement servi par l’écriture de Fallet (qui fut l’ami de Brassens dont il a signé une biographie et critique littéraire au Canard Enchaîné), plume truculente, périlleuse, sauvage, débordante d’inventivité, riche du langage des bistrots et des trouvailles sémantiques des poivrots.
Ça fait du bien de lire ça aujourd’hui, vraiment, c’est réconfortant sur l’humanité, l’amitié et bien entendu, le vin.
Chronique à retrouver sur le Salon Littéraire.
Histoire de France – SAN ANTONIO
Pour tous les réfractaires à l’histoire, tous les sportifs et les pragmatiques-qui-pensent-que-la-réussite-c-est-le-fric-et-rien-d-autre, voilà la meilleure initiation à l’histoire de notre France, cette longue et passionnante évolution qui permet aux sus-nommés de la parasiter en toute tranquillité.
De Vercingétorix à De Gaulle, le commissaire tringleur pose pour l’inénarrable Bérurier les jalons essentiels qui fondent notre contrat social. Outre la langue de Frédéric Dard – c’est une langue à part entière – l’ouvrage offre quelques pages précieuses, comme celles où le Gravos nous explique sa vision du Grand Paris, à faire pâlir de jalousie Bertrand Delanoë et Christian Blanc (qui ne manquerait pas d’avaler sa chique cubaine de travers).
Une lecture jouissive pour se culturer en se distraisant ! Je laisse le mot de la fin au commissaire San Frédéric Antonio Dard, qui constate avec justesse que qui que l’on soit, d’où que l’on vienne, quelque part,
NOUS SOMMES TOUS DES BÉRURIER !
La correction ou la confusion des sens – Philippe de SAXE, illustrations d’Alex VARENNE
Un ouvrage bien troublant… Tout d’abord par son écriture. Cela saute aux yeux et interpelle dès la première page. Alternance de paragraphes en capitales d’imprimerie et de paragraphes en italique. Deux écritures, deux polices, deux narrateurs, trois lectures…
Un homme lit ce qu’on pourrait qualifier de « journal intime ». Ecrit par une ancienne compagne, l’homme en rédige un commentaire au fur et à mesure. D’où les deux écritures, les deux polices, les deux narrateurs, les trois lectures… Au choix du lecteur le journal intime de la femme, les commentaires de l’homme ou le dialogue entre les deux. Mon choix fut la troisième option. Il serait intéressant certainement de réécrire cette chronique après avoir exploré chacune des deux autres directions…
Le texte est très bien écrit, il ne correspond pas aux poncifs de la littérature érotique (celle dont on dit qu’elle se lit à une main, de préférence la gauche) ni par la qualité de sa syntaxe, ni par la recherche et le niveau du vocabulaire. La lecture offre une réelle cohérence pour chacune des plumes s’exprimant dans ce roman, et le dialogue s’instaurant entre les deux protagonistes par encre interposée n’en prend que plus de piquant. Au fil des pages se construit petit à petit la relation entre ses deux êtres que rien ne lie hormis le désir et la passion physique. Le roman s’engage dans une véritable fuite en avant, entrainant son lecteur dans une fascination / répulsion face au caractère exponentiel de la relation sexuelle et physique qui unit cette femme et cet homme. Plongée dans un univers sadomasochiste, mais à la manière d’un roman d’initiation, tel que l’on peut l’entendre pour des romans destinés à éduquer (ici les adultes, cela va sans dire). Le malaise transpire dans le titre, La correction ou la confusion des sens. Le lecteur est placé à la fois en voyeur qui découvre l’échange existant au sein de ce couple à travers leur dialogue et les illustrations d’Alex Varenne – d’un noir & blanc bienvenu – mais aussi quelque part en acteur malgré lui de cette relation, car lisant ces carnets intimes, il lit « je ».
Le talent de Varenne suggère quelques instantanés de cette relation trouble. Son trait, ou plus exactement, l’ambiance générale résultant à la fois du trait et du traitement N&B, rappelle une ambiance berlinoise des années 1920, entre esthétisme, fétichisme et érotisme.
Un ouvrage bien troublant…








