Journal d'un caféïnomane insomniaque
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Jeudi 9 avril 2020

« Celui des maîtres que vous avez choisi (si le choix vous en est laissé) proclame qu’il vous délivre de l’autre. C’est aux cris de « Vive la liberté! » qu’on vous enchaîne et vous voilà bien contents d’être libres, entre deux tyrans qui se disputent vos services. Belle liberté, si chérie en effet qu’on ne la laisse pas sortir seule de peur qu’il ne lui arrive malheur, et qu’on la dote d’un conseil judiciaire pour lui conserver tous ses biens, en dépit d’elle-même. » – Louis Martin-Chauffier, L’engagement total, 1945

C’est avec un certain effarement, quoique sans grande surprise, que je constate à quel point la Liberté est sacrifiée, hier et demain à la sécurité, aujourd’hui à la santé. Les dénégations du Sinistre de l’Intérieur ne dupent personne, et le gouvernement réfléchit sérieusement à mettre en place le traçage des téléphones portables au nom de la sécurité sanitaire. Sur la base du volontariat (ce qui rend le procédé inopérant) et avec l’anonymat garanti, vous (r)assure-t-on… Après tout, il n’est pas interdit de croire au Père Noël. Pour ce qui me concerne, cette propension exponentielle à abandonner la Liberté, nos libertés individuelles et collectives, au moindre prétexte n’en finit pas de m’inquiéter. Si la Liberté suppose des limites et ne rime pas avec licence, elle n’en est pas moins notre bien le plus précieux, ce qui nous différencie de l’être interchangeable voulu par la société liquide mondialisée et de l’esclave, ce qui nous différencie de l’animal biologiquement déterminé ne disposant pas de conscience.

J’affirme que la Liberté et l’Honneur sont les deux jambes qui permettent à l’Homme d’être à la hauteur de sa condition. Voici quelques lectures, quelques réflexions sur la Liberté qu’il est bon de relire en ces temps confinés.

L’avocat François Sureau remet les pendules à l’heure avec deux de ses ouvrages récents, Pour la liberté. Répondre au terrorisme sans perdre la raison (Taillandier, 2017) et Sans la liberté (Tracts Gallimard n°8, septembre 2019). Il démontre que le sacrifice de la liberté, ce travers actuel, est déraisonnable et comporte en germe plus de conséquences préjudiciables que de garanties de progrès commun.

On gagnera aussi à lire ou relire Bernanos, dont Le Monde a publié une anthologie, Georges Bernanos face aux imposteurs (2012, anthologie présentée par Jean Birnbaum). Les saines colères de l’écrivain catholique, ce « Grand d’Espagne » auquel Roger Nimier dédia son livre éponyme, réveillent notre ardeur et notre combativité. Ne rien céder, ne pas déroger. Cette sélection nourrit notre réflexion et constitue une intéressante introduction à l’oeuvre de Bernanos.

Enfin, rappelons qu’il n’y a pas de Liberté (ni de démocratie) sans distinction entre vie privée et vie publique. Le respect de la vie privée est en voie de disparition, qui du fait des États (y compris ceux prétendus démocratiques), qui du fait des multinationales mondialisées (et au premier chef les nuisibles GAFAM). Prenons-en conscience avec Luc Dellisse et son merveilleux essai Libre comme Robinson. Petit traité de vie privée (Les Impressions nouvelles, 2019), et organisons notre vie privée pour donner le moins de prise possible aux liberticides de tout poil. Il s’agit de ne céder que sur les marges auxquelles il est impossible de raisonnablement résister sans sacrifier notre vie sociale largo sensu.

Comme l’écrivait Maurras, le désespoir est une connerie en politique. Gardons donc l’espoir d’un réveil collectif face aux multiples atteintes à la Liberté et à nos libertés, un espoir modéré car nous sommes lucides. À bientôt.