
Diplôme en poche et avant de passer le concours du barreau, Paul Ginabat, la vingtaine, décide de partir faire un tour d’Europe, dans la tradition des grands tours de la jeunesse aristocratique des XVIIIe et XIXe siècles, seul, à vélo et en hiver. Pas plus sportif de haut niveau que baroudeur de prime abord, mais une inextinguible soif d’ailleurs, de décentrage, de rencontres inattendues. Ginabat laisse donc famille, amis et petite amie et s’en va Rouler sous les étoiles, sur les traces de Sylvain Tesson, référence récurrente, et de son ami Valentin Schirmer, qui entreprit un périple similaire dans une France enkystée par la pangolinite aiguë.
Encore un récit de voyage me direz-vous ; encore un Parisien qui découvre qu’il existe un univers une fois le périphérique franchi… et bien non. L’auteur, loin de la caricature du bobo hidalguiste, est équilibré, un étudiant « classique ». Mais un jeune ayant le goût du dépassement de soi, des rencontres humaines et, sans doute est-ce lié à sa foi catholique, en quête d’un absolu impossible à atteindre dans le chaudron infernal du Paris contemporain, tant comme le soulignait Bernanos, la modernité « est une conspiration contre toute forme de vie intérieure ». Sclérosée par les algorithmes. Mitard numérique. Geôle plus efficace que le QHS1 d’Alcatraz.
Paul Ginabat nous invite donc à Rouler sous les étoiles à ses côtés, à respirer l’air frais de l’hiver et de la liberté sur les routes européennes. Bien équipé – il vous livre ses conseils en annexe –, départ de Paris en octobre 2021 pour un retour en mars 2022 après avoir pédalé Nord, puis Sud : Belgique, Allemagne, Danemark, Suède, Pologne, Pays baltes, Finlande, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Italie et Suisse. Six mois sur les routes pluvieuses ou enneigées ; six mois de rencontres diverses, parfois improbables, au hasard des couchsurfing2 et des abordages spontanés, montrant des Européens souvent accueillants, généreux, certains paumés, d’autres exaltés, parfois bizarres, plus rarement dangereux.
Au fil de ces rencontres sous les étoiles s’esquisse un tableau humain de l’Europe, loin des bruxelleries technocratiques. En creux, se dessine aussi un portrait de la France actuelle, portrait à bien des égards cruel, tant notre pays apparaît dans sa médiocrité descendante, conséquence de sa lâcheté et de sa vanité, de son refus de combattre, d’affirmer et de défendre ses principes, de sa manie de se poser en donneur de leçon et de ne jamais assumer quoi que ce soit, préférant rejeter la faute sur d’autres (Bruxelles, l’immigration, la finance, que sais-je…). Fuite en avant dont le macronisme déclinant aura été l’ultime catalyseur avant… Réponse en 20273 ???
Lire Ginabat, c’est s’ouvrir sur une Europe plus bandante que celle de la Commission ; c’est partager une aventure joyeuse et spirituelle ; c’est s’offrir une grande bouffée d’espérance ; c’est s’autoriser à entrevoir un futur commun pour les Européens. C’est enfin, navigant au fil des rencontres, éprouver cette « solitude [qui] était une jouissance ».
Voyages intérieur et extérieur intimement entrelacés, Rouler sous les étoiles avec Paul Ginabat redonne foi en un avenir possible.
Philippe Rubempré
Paul Ginabat, Rouler sous les étoiles, Éditions La Giberne, 2026, 230 p.
1QHS : Quartier de Haute Sécurité (dans les prisons). L’Alcatraz est une ancienne prison américaine située sur une île de la baie de San Francisco.
2« Le couchsurfing est une pratique d’hébergement gratuit chez l’habitant, permettant de rencontrer des locaux, d’échanger et de découvrir la culture locale de manière authentique et économique. » (généré par I.A.)
3À titre personnel (ce qui n’engage donc que moi, que ce soit écrit et entendu), je n’attends rien de bon de la prochaine élection présidentielle, quels qu’en soient les résultats. Tous pourris ? Je l’ignore, mais cela me semble facile de s’exonérer ainsi de ses responsabilités. Tous impuissant ? Je serai enclin à le croire, compte-tenu de ce que le réel m’envoie quotidiennement à la figure… mais soyons honnête, je ne sais pas.



