
L’intelligence artificielle (IA), et particulièrement l’IA générative (IAG), envahit de plus en plus notre quotidien. Envahit car il s’agit bien d’une invasion : nous n’avons rien demandé ; nous subissons une véritable submersion. D’ores et déjà, les plus paresseux, les plus roublards, les plus hypocrites renforcent la cohorte des bénis oui-oui du progressisme technolâtre bêlant hurlant au génie. Ils sont aux anges les petits chéris à l’intelligence grand-remplacée par la machine, sacrifiant leur (peu de) dignité naturelle aux géants de la tech qui ne voient en eux que vaches à lait et moutons à tondre. Il devient inutile à ce stade de préciser que je suis pour le moins technosceptique, considérant avec Sylvain Tesson que « la technique procure ce qu’il faut [et que] la technologie procure ce dont on ignore avoir besoin. » L’IAG ou non appartient d’évidence à la seconde catégorie – ou j’ai rêvé une bonne quarantaine d’années de ma vie…
Comment réagir face à cette agression quand nous sommes attachés à l’humain et aux vraies relations, à la création, à l’art, à la littérature… Voilà le sujet du pamphlet d’Abel Quentin, Sanctuaires, un bijou d’érudition et d’ironie qui, loin de se contenter du sarcasme facile et de la leçon de maintien à peu de frais, s’échine avec la mauvaise foi – assumée – du pamphlétaire à démonter les discours dithyrambiques quant aux IA, et notamment celles dites génératives.
Dans un essai en six points, jouant avec l’archétype technolâtre Michel Super, né pour la circonstance, Abel Quentin explore sans tabou les tenants et les aboutissants des IAG, sans voile pudique, épluchant, décortiquant, analysant les discours de leurs producteurs et défenseurs, évaluant et projetant les dégâts, les conséquences catastrophiques, voire cataclysmiques, de la morbide révolution en cours sur la création artistique, l’école, la littérature, et, absolument (au sens fort) plus inquiétant, sur l’être humain, son cerveau, le développement des enfants et adolescents. Ici, nous plongeons dans le cynisme le plus décomplexé et sans vergogne des promoteurs des IAG, qui – bien informés, et pour cause – sont les premiers à s’en prémunir et à protéger leurs enfants (en les envoyant dans des écoles sans téléphone ni ordinateur, par exemple).
Abel Quentin alerte et nous invite à réagir avant qu’il ne soit trop tard (s’il n’est pas déjà trop tard…). Dans une dernière partie intitulée « Des barrages contre le Pacifique » (en référence explicite au seul et unique bon roman de Marguerite Duras), l’auteur se fait force de propositions et ouvre des perspectives concrètes et pragmatiques pour résister efficacement à l’invasion des IAG. Et de citer, entre autres, les actions d’associations comme la Quadrature du Net ou les réflexions et conférences d’un philosophe majeur comme Éric Sadin, en pointe sur ces questions.
Quentin ne se résume donc pas à un râleur réac et rétrograde, comme les Michel Super de la technolâtrie lobotomisée peuvent le penser. Outre le fait qu’il est (bon) romancier – Le Voyant d’Étampes et Cabane, ses deuxième et troisième romans, appartiennent à ce que la littérature française contemporaine produit de plus pertinent tant sur le plan littéraire que sur le fond des choses –, l’auteur se montre à l’écoute du monde et lucide quant à la domestication technologique de l’homme, à la suite du Bernanos de La France contre les robots, de Jacques Ellul, Hans Jonas et quelques autres. Laissons-lui le mot de la fin :
« […] la croissance de l’intelligence artificielle générative est fondée sur la boulimie en énergie et en ressources. Le modèle qui veut la répandre partout est condamné par les contraintes du monde physique, qui déjà se rappellent à notre bon souvenir. Bâti sur la performance et le court terme, il est celui du XXe siècle, de la « grande accélération ». Le modèle ancien ne connaît qu’un seul rythme : la marche forcée, et un seul langage : la foi béate. Il ne tolère aucune diversité et condamne aux marges l’individu ou la communauté qui se tient à l’écart du festin [je souligne]. […] À terme, il fragilisera les sociétés qui s’y conforment aveuglément. »
Abel Quentin, op. cit., pp. 15-16.
Philippe Rubempré
Abel Quentin, Sanctuaires. Résister à l’invasion de l’IA générative, Éditions de l’Observatoire, 2026, 360 p.


