Introït
On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.
E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.
Le Désert de nous-mêmes – Éric Sadin

Sous-titré « Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle », le dernier essai du philosophe Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, se propose d’analyser et d’interpréter les conséquences civilisationnelles et anthropologiques de « l’intelligence artificielle », en particulier celle dite « générative ». Un travail sourcé, argumenté, étayé, et… effrayant !
« Pour la première fois depuis plus d’un siècle, la balance entre, d’un côté, l’épreuve de la dépossession et, de l’autre, le contentement de tirer avantage de tant de nouveautés, s’inversait définitivement. Pour ne plus voir, au long des pratiques quotidiennes, qui ne cesseront de gagner en importance, que de seuls privilèges et se moquer des dérèglements existentiels induits – au point d’en vouloir toujours plus. »
Éric Sadin, op. cit., p. 21.
À l’heure de l’explosion des IA et de leur généralisation exponentielle à tous les domaines de la vie, il est indispensable de lire Éric Sadin. Nul n’est censé ignorer les conséquences de l’emballement mortifère en marche.
Philippe Rubempré
Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, Éditions L’Échappée, 2025, 263 p., 19 euros.
Lectures février

- Barbara et les nouvelles Vénus – Alex Varenne & Barabara Amorosa
- Les Orphelins stellaires #1 La Menace ancestrale – Pierric Guittaut
- L’Île de la débauche – Pylate
- CoquinNet #1 Drônes de filles – Frans Mensink
- Antimanuel de littérature – François Bégaudeau
- CoquinNet #2 Lucinage sur la toile – Frans Mensink
- Kiff #4 Belles & insatiables – Max Sulfur
- La Tentation – Axel
- Le Prix de l’amour – Axel
- La Belle Éplorée et autres histoires – Leone Frollo
- Imaginaire – Horacio Altuna
- Le Bavard – Baciliero
- Femmes fatales – Max & Mique Beltran
- Les Miscellanées de Jean-Philippe Jaworski
- Anita – Guido Crepax
- À Corde et à cri – Philippe Colin-Olivier
- L’Art de la Joie – Goliarda Sapienza
- Passion interdite – Fara & Brolli
- Le Retour des Ménagères – Armas
- L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun – Éric Sadin
- L’Été noir – Jean-Claude Claeys
- À poêle, les ménagères ! – Armas
- La Mouche qui se lavait les mains dans un verre d’eau – François Cérésa
- Les Calendes de septembre – Anne de Leseleuc
- L’Amour-propre ne le reste jamais très longtemps – Martin Veyron
- Je suis une Légende – Richard Matheson
- Teens at play – Rebecca
- Amok – Marcello & Grecchi
- Les Héros – Thomas Carlyle
- Orbitor – Mircea Cartarescu
- Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes – Pablo Servigne, Raphaël Stevens
- La Nuit barbare – Marcello & Jean Ollivier
Rouler sous les étoiles – Paul Ginabat

Diplôme en poche et avant de passer le concours du barreau, Paul Ginabat, la vingtaine, décide de partir faire un tour d’Europe, dans la tradition des grands tours de la jeunesse aristocratique des XVIIIe et XIXe siècles, seul, à vélo et en hiver. Pas plus sportif de haut niveau que baroudeur de prime abord, mais une inextinguible soif d’ailleurs, de décentrage, de rencontres inattendues. Ginabat laisse donc famille, amis et petite amie et s’en va Rouler sous les étoiles, sur les traces de Sylvain Tesson, référence récurrente, et de son ami Valentin Schirmer, qui entreprit un périple similaire dans une France enkystée par la pangolinite aiguë.
Encore un récit de voyage me direz-vous ; encore un Parisien qui découvre qu’il existe un univers une fois le périphérique franchi… et bien non. L’auteur, loin de la caricature du bobo hidalguiste, est équilibré, un étudiant « classique ». Mais un jeune ayant le goût du dépassement de soi, des rencontres humaines et, sans doute est-ce lié à sa foi catholique, en quête d’un absolu impossible à atteindre dans le chaudron infernal du Paris contemporain, tant comme le soulignait Bernanos, la modernité « est une conspiration contre toute forme de vie intérieure ». Sclérosée par les algorithmes. Mitard numérique. Geôle plus efficace que le QHS1 d’Alcatraz.
Paul Ginabat nous invite donc à Rouler sous les étoiles à ses côtés, à respirer l’air frais de l’hiver et de la liberté sur les routes européennes. Bien équipé – il vous livre ses conseils en annexe –, départ de Paris en octobre 2021 pour un retour en mars 2022 après avoir pédalé Nord, puis Sud : Belgique, Allemagne, Danemark, Suède, Pologne, Pays baltes, Finlande, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Italie et Suisse. Six mois sur les routes pluvieuses ou enneigées ; six mois de rencontres diverses, parfois improbables, au hasard des couchsurfing2 et des abordages spontanés, montrant des Européens souvent accueillants, généreux, certains paumés, d’autres exaltés, parfois bizarres, plus rarement dangereux.
Au fil de ces rencontres sous les étoiles s’esquisse un tableau humain de l’Europe, loin des bruxelleries technocratiques. En creux, se dessine aussi un portrait de la France actuelle, portrait à bien des égards cruel, tant notre pays apparaît dans sa médiocrité descendante, conséquence de sa lâcheté et de sa vanité, de son refus de combattre, d’affirmer et de défendre ses principes, de sa manie de se poser en donneur de leçon et de ne jamais assumer quoi que ce soit, préférant rejeter la faute sur d’autres (Bruxelles, l’immigration, la finance, que sais-je…). Fuite en avant dont le macronisme déclinant aura été l’ultime catalyseur avant… Réponse en 20273 ???
Lire Ginabat, c’est s’ouvrir sur une Europe plus bandante que celle de la Commission ; c’est partager une aventure joyeuse et spirituelle ; c’est s’offrir une grande bouffée d’espérance ; c’est s’autoriser à entrevoir un futur commun pour les Européens. C’est enfin, navigant au fil des rencontres, éprouver cette « solitude [qui] était une jouissance ».
Voyages intérieur et extérieur intimement entrelacés, Rouler sous les étoiles avec Paul Ginabat redonne foi en un avenir possible.
Philippe Rubempré
Paul Ginabat, Rouler sous les étoiles, Éditions La Giberne, 2026, 230 p.
1QHS : Quartier de Haute Sécurité (dans les prisons). L’Alcatraz est une ancienne prison américaine située sur une île de la baie de San Francisco.
2« Le couchsurfing est une pratique d’hébergement gratuit chez l’habitant, permettant de rencontrer des locaux, d’échanger et de découvrir la culture locale de manière authentique et économique. » (généré par I.A.)
3À titre personnel (ce qui n’engage donc que moi, que ce soit écrit et entendu), je n’attends rien de bon de la prochaine élection présidentielle, quels qu’en soient les résultats. Tous pourris ? Je l’ignore, mais cela me semble facile de s’exonérer ainsi de ses responsabilités. Tous impuissants ? Je serai enclin à le croire, compte-tenu de ce que le réel m’envoie quotidiennement à la figure… mais soyons honnête, je ne sais pas.
Les Hyaines – Bruno Lafourcade
« L’esprit de sérieux est la négation par excellence de la liberté. »
Hannah Arendt
« […] « hyaine » est un néologisme mêlant les mots haine et hyène ; c’est un mot-valise, un terme hybride. »
Bruno Lafourcade

Dans son dernier livre, paru aux excellentes éditions La Mouette de Minerve, Bruno Lafourcade s’essaye au portrait dans un genre nouveau : l’hybride. Ainsi en témoigne son titre, Les Hyaines, mélange de « hyène » (mammifère charognard d’Afrique au rire sardonique) et de « haine » (sentiment intense d’hostilité envers une personne ou un groupe) ; la « hyaine » étant, de son propre aveu, l’alter-ego de l’auteur.
Se plaçant dans la lignée de l’irremplaçable (et non-remplacé) Philippe Muray, Lafourcade nous rappelle qu’avant la description d’Homo festivus, Muray avait révélé l’ocsoc, l’« occulto-socialisme », dans son XIXe siècle à travers les âges ([Denoël, 1984] rééd. Gallimard, coll. Tel, 1999) :
« La prouesse visionnaire de Muray est d’avoir remarqué que, depuis Hugo, le socialisme et l’occultisme, le progrès social et les tables tournantes, d’apparence si éloignée et même contradictoire, s’animaient en se frottant l’un à l’autre, et se nourrissaient depuis l’un de l’autre. L’ocsoc, poursuivant sa course, a en effet muté en ocprog, l’occulto-progressisme […]. »
Bruno Lafourcade, op. cit., « Les Succubes volants, I », p.93.
C’est de cet occulto-progressisme et de ses archétypes que Bruno Lafourcade brosse un tableau général aussi lucide et drôle que rigoureux et sarcastique. En maître de l’ironie, tapant juste, jamais gratuit ni vil, l’écrivain nous offre l’apocalypse (gr. : révélation) de notre temps, la révélation de la France des années 2020, des « Saltimbanks », « Rhinocérats » et autres « Filousophes » dont notre ersatz de société regorge.
La satyre est au vitriol, mais ne saurait être prise en défaut de réalisme. Comme il s’entend dans les cours de récréation, il n’y a que la vérité qui blesse. Et si le rire s’invite plus qu’à son heure à la lecture des Hyaines, il n’en reste pas moins que le réel décrit a ceci de remarquable qu’il est bel et bien réel ; ce qui rend certaines chroniques glaçantes. Ainsi, « L’Indigénisse », au titre éloquent, nous montre une gauche incrédule face à ce qu’elle ne veut pas voir : à la lutte des classes est en train de succéder une « lutte des races », dont la joute factice « grand remplacement vs créolisation » ou la spécieuse négation de l’existence d’un racisme anti-blanc ne sont que les prémisses… et dont les gauchistes sincères seront les cocus. La Révolution dévorent toujours ses enfants.
Bruno Lafourcade poursuit son œuvre à bas bruit, ignoré des médias de grands chemins, avec la constance d’un Voltaire en lutte contre l’Infâme. Mousquetaire ironiste, contempteur des errements contemporains, il dit beaucoup avec l’art et la manière : en peu de mots, judicieusement choisis et harmonieusement écrits.
Philippe Rubempré
Bruno Lafourcade, Les Hyaines, Éditions La Mouette de Minerve, 2025, 223 p.










