Journal d'un caféïnomane insomniaque
samedi mars 21st 2026

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

L’Islam contre la modernité – Ferghane Azihari

« La démocratie tend à ignorer, voire à nier, les menaces qui la visent, tant elle répugne à prendre les mesures nécessaires pour y répondre. »

Jean-François Revel, Comment les démocraties finissent, Grasset, 1983, cité in F. Azihari, op. cit. p. 236.

L’essayiste Ferghane Azihari, d’origine comorienne musulmane, est libéral et athée. Il se propose d’interroger l’histoire pour comprendre les relations plus que compliquées entre l’Islam et la modernité, entre l’Islam et les autres religions, entre l’Islam et l’Occident, enfin, entre l’Islam et les cultures non-islamiques.

Retraçant au fil de son essai l’histoire de l’Islam de ses origines et son expansion à aujourd’hui, il dresse un réquisitoire implacable et factuel, en puisant aux meilleures sources du monde islamique et d’Occident. Azihari constate la ruine des civilisations conquises par l’Islam, la plus grande violence du monde islamique, l’incapacité du monde islamique à entretenir une curiosité saine et de la considération pour ce qui lui est étranger, ou simplement différent, le statut des femmes, des minorités sexuelles ou religieuses dans ce même monde… et le constat est cruel. Précisons d’emblée aux excités et aux sectateurs de « l’islamophobie » entendue comme « racisme anti-musulman » que jamais, à aucun moment, l’auteur ne confond les musulmans, êtres libres et doués de raison donc parfaitement responsables de leurs actes, quels qu’ils soient, et l’Islam, civilisation holiste englobant à la fois la politique, la religion et les mœurs… Cette précision est essentielle : la partie ne se confond pas avec le tout, sinon chaque être humain sur cette terre est un salaud du simple fait qu’il existe des humains qui sont des salauds.

« Le fait que des traitements injustes infligés aux indigènes aient pu s’appuyer sur la dépréciation des traditions islamiques n’invalide pas la nécessité de critiquer les coutumes contestables, afin que celles-ci s’amendent ou disparaissent. Il n’est pas vrai que les historiens doivent respecter les croyances. Les hommes ont des droits. Pas les idées qu’ils professent.« 

Ferghane Azihir, op. cit., p. 323 (Je souligne).

Ferghane Azihari passe ainsi en revue le mythe de l’âge d’or islamique, les damnés de la terre, les conséquences de l’alliance idéologiques entre progressistes et « bons sauvages » chers à Jean-Jacques Rousseau et ses disciples, les archaïsmes et les despotismes, et la guerre contre le monde libre, dont le terrorisme de ces dernières décennies (depuis Khaled Kelkal jusqu’au massacre des opposants par le régime des mollahs iraniens, en passant par Charlie Hebdo, l’Hypercasher de Vincennes ou le Ba-Ta-Clan, liste non-exhaustive hélas) en est la plus sinistre et la plus douloureuse manifestation.

« Ce n’est pas porter atteinte à la liberté que d’empêcher la formation, au sein de la société, d’institutions vouées à la détruire, fondées sur l’abolition de la liberté individuelle et destinées à saper le régime politique dont elles se prévalent pour œuvrer sans relâche à sa ruine. »

Émile Combes, cité in F. Azihari, op. cit., p. 326.

L’essayiste conclut son livre par un épilogue intitulé « Sortir de l’Islam », dans lequel il prône la République laïque et la foi dans la Science comme substitut, si je peux dire, à la religion du prophète. Citant le petit père Combes, âme de la Séparation des Églises et de l’État de 1905, Azihari prône la fermeté pour défendre la liberté, l’égalité et la fraternité républicaines ainsi que la démocratie face à un Islam conquérant et vindicatif qui sait jouer avec le système pour mieux le détourner et avancer ses pions. La République française pratique la politique de l’autruche, quand bien même elle est avertie par Ferhat Abbas, Hassan II ou Recep Tayip Erdogan, ce dernier ne cachant pas ses ambitions de conquérir l’Europe par la natalité.

C’est sans doute, de notre point de vue néophyte, dans la négation, ou du moins, la minimisation du fait et du besoin religieux que le bât blesse. Quatre-vingts années de communisme athée et totalitaire n’ont pas réussi à éradiquer la religion orthodoxe dans les pays d’ex-URSS. Elle est même revenue en Russie plus forte que jamais. Pourquoi ? L’espérance et la transcendance sont constitutives de l’âme humaine, qui inconsciemment sent que l’être humain n’est finalement qu’une bien petite chose fragile sur cette terre. C’est un agnostique qui écrit cela, un catholique mécréant. L’homme a besoin de comprendre. Le matérialisme et la science ne le permettent pas complètement.

C’est pourquoi, et pour en finir sur ce très stimulant essai de Ferghane Azihari, nous soulevons la question suivante, sans prétendre y apporter quelque réponse que ce soit : et si Napoléon avait raison avec le Concordat ? Ou pour formuler cela différemment, et si une religion d’État affirmée laissant le libre culte des autres religions dans la limite du respect de la loi, de l’ordre public et de sa prééminence, était un facteur apaisant, un modus vivendi de paix et de fraternité ?

Philippe Rubempré

Ferghane Azihari, L’Islam contre la modernité, Presses de la Cité, collection La Cité, 2026, 400 p.

Propaganda – Edward Bernays

« Admettre que le travail des relations publiques constitue une profession à part entière, c’est aussi reconnaître qu’il répond à un idéal et obéit à une éthique. L’idéal est très pragmatique. Il consiste à amener le commanditaire […] à comprendre ce que souhaite l’opinion, et, dans l’autre sens, à expliciter pour l’opinion les objectifs du commanditaire. »

Edward Bernays, op. cit., p. 58.

Ce court essai au titre éloquent a initialement paru aux États-Unis en 1928. Œuvre d’Edward Bernays, neveu (à double titre) de Sigmund Freud, père de la psychanalyse, il est sous-titré « Comment manipuler l’opinion en démocratie ». Est-il besoin d’en dire davantage ?

Après avoir retracé l’histoire de la propagande et défendu dans un plaidoyer pro domo son utilité, voire sa moralité, Bernays entreprend d’en présenter les acteurs, et décline ses applications dans l’entreprise, en politique, dans l’éducation… avant de terminer en en analysant les mécanismes. Son originalité tient en ce qu’il tire profit des sciences sociales, et notamment de la psychanalyse et de la sociologie, se référant ouvertement à la « psychologie des foules » chère au Français Gustave Le Bon.

« La nouvelle profession des relations publiques est née de la complexité croissante de la vie moderne, et de la nécessité concomitante d’expliciter les initiatives d’une partie de la population à d’autres secteurs de la société. Elle trouve son origine dans la dépendance de plus en plus marquée des instances de pouvoir par rapport à l’opinion publique. […] les gouvernements ont besoin de l’assentiment de l’opinion pour que leurs efforts portent leurs fruits, et au reste le gouvernement ne gouverne qu’avec l’accord des gouvernés. […] tout groupe qui entend représenter un concept ou un produit, un courant d’idées majoritaire ou minoritaire, ne réussit que s’il a l’aval de l’opinion. Celle-ci est implicitement associée aux efforts d’envergure. »

E. Bernays, op. cit., pp. 53-54/

Précédé d’une préface éclairante de Normand Baillargeon, cet essai reste d’une actualité cinglante à l’heure des cabinets de conseil et de l’avènement de « l’intelligence » artificielle…

Philippe Rubempré

Edward Bernays, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, préface de Normand Baillargeon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Oristelle Bonis, Éditions Zones, 2007.

Ab hinc… 404

« Le rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte fût-elle sans espoir. » – Ernst Jünger

Underdog – Bruno Marsan

« « Qu’attendez-vous de la vie ? »
[…]
« Je ne veux pas espérer, en ce qui me concerne, ni rêver, je veux vivre, pleinement, ce que je mérite, sans rien regretter. » »

B.Marsan, op.cit.


Le premier roman de Bruno Marsan, Underdog, redonne espoir en la littérature française. Il met en scène l’ascension de Richard, orphelin de mère et dont le père est devenu quelque peu bredin, élevé par sa grand-mère maternelle considérée comme la sorcière de son village béarnais. Le parcours de Richard se tricote savamment avec celui de Sylvester Stallone – dont le héros s’est épris après visionnage de Rocky au lycée –, nous livrant ainsi un double et trouble roman d’apprentissage.


Trouble en ce sens que rien n’est manichéen dans ces vies, rien n’est donné, rien n’est facile ; tout est arraché au prix de la sueur, des larmes et parfois du sang. Rien d’apitoyant ou de misérabiliste non plus, n’en déplaise aux faux généreux et vrais donneurs de leçons planqués derrière les digicodes de leurs quartiers privilégiés de mondialistes heureux. Ici la lutte, le struggle for life, n’est pas idéologisée façon lutte des classes sauce Marx, ou sauce criminelle selon ses héritiers. Ici, la lutte est âpre ; elle se cogne à la réalité ; elle voit ce qu’elle voit – et dit ce qu’elle voit. Le réel et ses conséquences s’exposent sans veulerie ni moraline.


Underdog, le moins que rien, celui qui a tout à prouver et dont personne n’attend rien de bon, est un titre judicieusement choisi. Les outsiders que sont Richard et Stallone – Rocky nous offrent (car c’est un cadeau précieux à l’heure du prête-à-penser numérique) de relativiser nos jugements à l’emporte-pièce. Nous apprenons d’autre part que rien n’est perdu, jamais : Stallone, né handicapé et pauvre, galérant des années avant de percer pour mieux chuter ; Richard, issu d’un milieu très modeste, exerçant toutes sortes de petits jobs, de ferrailleur chez des gitans à aide-soignant en Ehpad ou factotum dans un hôtel, tributaire d’une rencontre et de sa capacité à saisir le kairos, l’opportunité…


En outre, Underdog se pose en miroir de notre société et de l’état d’esprit autruchien ambiant. Ce roman respire et transpire l’air du temps, souvent dégradé, non pour autant désespéré. C’est l’apocalypse de la social-démocratie telle que nous la vivons depuis une cinquantaine d’années, le puissant et intransigeant révélateur de ses échecs, de ses faiblesses, de ses lâchetés… et de ses desseins et destins lumineux à l’image de Richard ou de Fouzia, camarade de lycée qui s’en sort brillamment après avoir essuyé les affres d’un milieu social pauvre et non-porteur, puis les préjugés de cette gauche à la fausse bienveillance, incapable de (conce)voir les immigrés (ou personnes d’origine) autrement que comme des victimes, ou pire, des enfants, à protéger.


En bref, un grand premier roman. Une lecture frappante comme un uppercut de Rocky. Une plume racée. Une histoire apocalyptique, au sens propre du terme. Un lecteur transformé.

Philippe Rubempré

Bruno Marsan, Underdog, Éditions Séguier, Collection L’indéFINIE, 2026, 575 p.

Le Désert de nous-mêmes – Éric Sadin

Sous-titré « Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle », le dernier essai du philosophe Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, se propose d’analyser et d’interpréter les conséquences civilisationnelles et anthropologiques de « l’intelligence artificielle », en particulier celle dite « générative ». Un travail sourcé, argumenté, étayé, et… effrayant !

« Pour la première fois depuis plus d’un siècle, la balance entre, d’un côté, l’épreuve de la dépossession et, de l’autre, le contentement de tirer avantage de tant de nouveautés, s’inversait définitivement. Pour ne plus voir, au long des pratiques quotidiennes, qui ne cesseront de gagner en importance, que de seuls privilèges et se moquer des dérèglements existentiels induits – au point d’en vouloir toujours plus. »

Éric Sadin, op. cit., p. 21.

À l’heure de l’explosion des IA et de leur généralisation exponentielle à tous les domaines de la vie, il est indispensable de lire Éric Sadin. Nul n’est censé ignorer les conséquences de l’emballement mortifère en marche.

Philippe Rubempré

Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, Éditions L’Échappée, 2025, 263 p., 19 euros.

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