Journal d'un caféïnomane insomniaque
mardi août 16th 2022

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Cœurs et visages – Emmanuel Bove

Cœurs et visages est un court roman dans lequel il ne se pas pour ainsi dire rien, ou si peu de choses… Et pourtant, c’est un excellent roman, une peinture fine et acerbe de la petite bourgeoisie industrieuse.

André Poitou, chausseur parti de rien, parvenu à créer sa chaîne de magasins, doit se voir remettre la Légion d’honneur en l’hôtel Gallia fraîchement rénové. Voilà tout le propos de ce roman, du trajet empreint d’émotion et d’une certaine angoisse vers la gloire aux discours actant l’apogée de Poitou. Et prétexte pour Emmanuel Bove à un tableau réjouissant des caractères invités à la cérémonie. Un bal des hypocrites dans lequel valsent, sous la houlette d’un sénateur ripoublicain, jalousies commerciales, notabilités déchéantes et mesquineries petit-bourgeois d’une caste animée par l’appât du gain et la soif égoïste de reconnaissance.

L’auteur tisse son roman comme l’araignée sa toile. Personne n’échappe à son œil impitoyable et pourtant si juste. Le lecteur vit le banquet comme s’il en était. Peinture sociale aussi profonde et pertinente qu’en retenue, écrite dans un style sobre et efficace sans être plat ni froid, Cœurs et visages est le roman d’une classe sociale à l’esprit souvent (mais il existe heureusement des exceptions) méprisable, si bien croquée en son temps au cinéma par un Claude Chabrol.

Philippe Rubempré

Emmanuel Bove, Cœurs et visages, Collection Motifs, 2002, 152p.

Ab hinc… 327

« On ne le dira jamais assez : les vieux cons sont simplement d’anciens jeunes cons. » – Louis Pauwels

Lectures juin

  1. Erotica Universalis From Pompei to Picasso – Gilles Néret
  2. Gazoline et la Planète Rouge – Jano
  3. Nirvana Smells like territorial pissings – Spike Steffenhagen, Scott Pentzer
  4. Junk story – Oh! Great
  5. Le dictateur et le champignon – Franquin
  6. Petite nécropole littéraire – Gérard Oberlé
  7. Najica #1 – Takuya Tashiro
  8. Le Songe d’Empédocle – Christopher Gérard
  9. Une saison ardente – Richard Ford
  10. Peach ! #1 – U-Jin
  11. Notre frère qui êtes odieux… – A.D.G.
  12. Peach ! #2 – U-Jin
  13. Mademoiselle Bambù – Mac Orlan
  14. Peach ! #3 – U-Jin

Ab hinc… 326

« La vie est un combat / le métier d’homme est un rude métier. / Ceux qui vivent sont ceux qui se battent.

Il faut savoir / que rien n’est sûr, / que rien n’est facile, / que rien n’est donné, / que rien n’est gratuit. / Tout se conquiert, tout se mérite. / Si rien n’est sacrifié, rien n’est obtenu. » – Hélie de Saint-Marc, Que dire à un jeune de vingt ans

Leur jeunesse – Bruno Lafourcade

Bruno Lafourcade est un écrivain que nous défendons dans ces pages. Il a été professeur de lettres – histoire en CFA, enseignant donc à des élèves passant un baccalauréat professionnel en alternance. Leur jeunesse est son journal, en écho à Notre jeunesse de Charles Péguy, que Lafourcade cite en exergue :

« Nous sommes les derniers. Presque les avant-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde. »

Leur jeunesse, sous-titré « Journal d’un professeur », dévoile une réalité de l’enseignement professionnel en centre de formation pour les apprentis – CFA (les choses sont légèrement différentes en lycée professionnel, quoique les grandes lignes soient hélas identiques) : l’administration y apparaît veule et obnubilée par des impératifs de communication (numérique…) ; les élèves, incultes, souvent illettrés (mais pas analphabètes), curieux selon toutes les acceptions du mot, usant d’un langage plus qu’appauvri… ; et enfin, une galerie de profs qui ne sont pas piqués des vers… On est soulagé de constater qu’il reste des gens qui y croient encore (ou du moins, qui ne courbent pas l’échine) et qui essayent d’instruire leurs élèves contre vents administratifs et marées pédagogistes. Cependant, dans l’ensemble, le constat est désespérant – et recoupe notre expérience du lycée professionnel.

Des générations de jeunes sacrifiées à la sacro-sainte mondialisation « heureuse » (forcément heureuse, puisque Alain Minc, fin analyste de la France et de son destin politique – il soutenait Pécresse aux derniers comices politiciens – vous le dit!) et au néolibéralisme financier, avec la complicité des pédagogos, de Meirieu en Dubet. Instruire, transmettre, appartenir, Être sont devenus des agressions, presque des crimes. Il faut encadrer le « jeune » pour qu’il construise lui-même son savoir. À partir de quoi ? Bonne question, et accessoirement, tant pis pour les milieux défavorisés économiquement et culturellement. Le par cœur ? Inutile, y a Internet…

Foutaises que tout cela ! C’est une inversion de l’éducation et de l’instruction : on ne vise plus à élever le jeune (l’élève : nomen omen) pour qu’il devienne un être libre et responsable ; non, désormais, il s’agit d’empêcher, d’interdire au jeune de devenir libre : il doit devenir un consommateur ignare, liquide, sans consistance, soumis, éternel cocu d’élections Potemkine, pareil à ses semblables, parfaitement interchangeable avec les milliards d’humains métamorphosés en gouttes d’eau dans l’océan du cynisme globalisé, mercantile et utilitariste en marche. En matière d’éducation et d’instruction, le crime n’est pas dans la Réaction.

Lisez Leur jeunesse ; faites-vous une idée du désastre en cours. Goûtez la plume tranchante et délibérément ironique de Bruno Lafourcade. Il a l’art de rendre au lecteur vivante sa propre expérience.

Philippe Rubempré

Bruno Lafourcade, Leur jeunesse, Jean-Dézert Éditeur, mars 2021, 244 p.

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