Le réseau des tempêtes – Pablo Servigne

Connu comme l’un des concepteurs de la collapsologie – la science des catastrophes, Pablo Servigne ne nie pas la dangerosité de notre monde. Avec Le réseau des tempêtes, il signe un « manifeste pour une entraide populaire ». Servigne mouille la chemise et s’engage en faveur de solutions curatives face aux catastrophes, mais avant tout préventives. C’est en cela qu’on peut le rapprocher du survivalisme, dont il s’éloigne cependant ouvertement.
Je ne crois pas insulter l’auteur en le qualifiant de progressiste et d’écologiste ; je dois toutefois préciser qu’il ne partage pas dans son court essai l’intolérance et la pédanterie communes chez nombre de militant.e.s (écriture inclusive de rigueur et d’ironie) de cette fraction du champ politique et social. Pablo Servigne commence par reconnaître le caractère incertain du monde, cette insécurité physique et morale, écologique, terroriste, technologique, politique qui a fini par faire de la France ce « petit paradis peuplé de gens qui se pensent en enfer » (Sylvain Tesson). Il a l’intelligence de ne pas juger ni condamner les personnes sensibles à cette insécurité, ce « sentiment d’insécurité » (Dupont-Moretti, à la suite de quelques autres).
Que propose Pablo Servigne face à l’inéluctabilité des catastrophes ? Du lien social, de l’entraide, des relations de bon voisinage, bref des relations sociales apaisées, saines et marquées par la confiance. Chacun à sa place, chacun dans son rôle, tous ensemble vers un même but. In fine, Servigne propose de redonner corps, chair, sens, à ce beau mot de Fraternité qui figure au fronton de nos édifices publics – et qui a dégénéré en vivre-ensemble, cette litote signifiant la guerre larvée de tous contre tous. Ce déclassement est certes dû, comme le montre bien l’auteur, à l’essence même de la société capitaliste, mais aussi – et au moins autant – à une gestion des humains et des migrations excelisée, donc déshumanisée, niant les cultures, les civilisations, les religions, les peuples, les ethnies, au profit d’un tout indifférencié dont le réel nous rappelle à chaque instant qu’il est in-humain, c’est-à-dire contraire à la nature biologique même de l’homme.
Pour pallier cela, Pablo Servigne invite à retisser des liens horizontaux et verticaux qui non seulement vont nous permettre de faire efficacement face aux catastrophes inévitables, attendues ou non, mais aussi et surtout améliorer concrètement le quotidien des gens. C’est indéniablement un optimiste qui s’engage pour une solution accessible. C’est en cela que Servigne oppose au survivalisme (en fait, à une certaine caricature de survivalisme) qui prône repli sur soi et culte égoïste de la force et des compétences multiples, un supervivalisme incarné par les bonnes relations sociales et la mutualisation des compétences pour mieux affronter la vie et ses difficultés inéluctables. (Je me dois ici d’ouvrir une parenthèse pour préciser que le survivalisme caricatural à l’américaine n’est pas représentatif de la mouvance entière. Un Piero San Giorgio prône lui aussi des bonnes relations de voisinage pour affronter les affres de la vie, même si en effet, il va limiter à un cercle plus retreint les bénéficiaires de son anticipation et de sa préparation à la catastrophe. Quant à Salsa Bertin, si elle se situe à une échelle locale, rien de fondamental ne s’oppose dans sa vision du survivalisme au supervivalisme de Pablo Servigne).
Pablo Servigne signe ici un manifeste pour une entraide populaire qui, que nous soyons de sensibilité de gauche ou de droite, est la vraie solution face aux catastrophes d’une part, mais aussi face au(x) pouvoir(s) et à leurs abus de plus en plus nombreux et de moins en moins discrets. La multiplication des réseaux d’entraide, des associations locales plus ou moins informelles, la renaissance de communautés non communautaristes vivant en bonne intelligence au sein de la Nation, seule communauté reconnue en France, est en soi un contre-pouvoir aussi démocratique que manifeste, et cette perspective réaliste (qui existe déjà à plus ou moins grande échelle) redonne de l’espoir face à l’incurie (litote) de nos politiciens (de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par l’extrême centre et tout le camaïeu des nuances intermédiaires) incompétents (concrètement, nos politocards nous emmerdent avec la vitesse sur la route et l’alcool, la clope ou je ne sais quoi car c’est le seul pouvoir qu’il leur reste : nous faire chier, moraliniser, infantiliser. Ils n’ont de prise sur rien d’essentiel, par la faute des crétins qui votent sans lire les programmes ni les comprendre malheureusement, ou en s’en foutant).
Pour se redonner de l’espoir et avancer concrètement, lire Pablo Servigne et son « manifeste pour une entraide populaire » est réconfortant et encourageant. Pour une fois, le pessimiste que je suis va défendre l’optimiste Servigne.
Philippe Rubempré
Pablo Servigne, Le réseau des tempêtes. Manifeste pour une entraide populaire, Les Liens qui Libèrent, octobre 2025, 128 p., 12 euros.
Georges – Laura Desprein

Dernier (court) roman de Laura Desprein, Georges confirme le talent de cette autrice appréciée dans ces pages dans l’art du portrait subtil et délicat.
Ici, un trentenaire prénommé Georges croise avec maladresse Ava, nerveuse et agacée, dans un bar de la côte d’Azur. Exhorté patiemment à la rejoindre, Georges s’embarque en compagnie de Luis, son chauffeur mexicain, dans un grand voyage vers l’Europe de l’Est et la Turquie, destination Le Caire. Cette croisade en prise avec sa vulnérabilité toute contemporaine et l’inévitable extérieur parasite lui permettra-t-elle de retrouver la belle Ava ?
Après les portraits féminins de Braise et Fleur d’Août, et celui d’une renaissance masculine dans Sud magnétique, Laura Desprein offre une peinture de la fragilité à travers la figure ambiguë de Georges, être de tendreté capable de flirter avec la folie, et celle d’Ava, amante délaissée tentée par le vague-à-l’âme.
Ce joli roman éclaire d’un rayon de miel aux accents poétiques les travaux et les jours de notre cafard moderne.
Philippe Rubempré
Laura Desprein, Georges, L’Atelier du Grand Tétras, 2025, 72 pages, 13 euros.
Ab hinc… 400

« Apprendre la liberté et l’amour de l’intelligence qui en sont à la fois les conditions et les résultats, c’est entre autres choses apprendre à se servir du langage. Lorsque les mots seront vidés de leur substance, la plupart des hommes et des femmes en arriveront à aimer leur servitude sans jamais songer à la révolution. » – Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes
Histoire de mes bêtes – Alexandre Dumas

Alexandre Dumas père dans un registre inattendu, les mémoires animaliers… Cet écrivain aussi populaire que mésestimé nous livre un pan de sa vie à l’aune de ses bêtes. Ainsi, si son pointer Pritchard joue en quelque sorte notre cicérone, nous croisons aussi des perroquets, un chat, des poules, d’autres chiens et même un vautour nommé Diogène !
Dumas se révèle au fil du récit tel que nous nous l’imaginions, bon vivant et travailleur acharné, amis des bêtes et généreux avec les hommes, empreint d’humour et d’autodérision ; bref, du genre d’êtres qu’il nous est agréable de fréquenter.
Le lecteur s’immisce ici dans la vie de l’écrivain, croise ses amis, son collaborateur Auguste Maquet, quelques comédiennes, son fils Alexandre, et partage les aventures cocasses de toute cette joyeuse compagnie aux côtés d’animaux domestiques surprenants, fantasques et malicieux.
Histoire de mes bêtes est un récit fécond et attachant, offrant un jour nouveau à l’ogre gastronomique et littéraire qu’est Alexandre Dumas, qui n’en finit pas de nous étonner avec cette œuvre sans doute mineure, mais à (re)découvrir néanmoins.
Philippe Rubempré
Alexandre Dumas, Histoire de mes bêtes, illustrations de Henry Morin, Librairie Hachette, 1955, 128 p.




