Ab hinc… 334

« Le refus d’enseigner tire une balle dans chaque pied de nos jeunes : il produit des ignorants et des étrangers. L’ignorance peut, sous certaines conditions, être conjurée par l’apprentissage tardif des connaissances et des méthodes. Le fait d’être un étranger dans son propre pays est incurable, car la sensibilité ne se transforme que marginalement à l’âge adulte. Nos écoles fabriquent des individus qui ne sont plus en mesure d’entrer en résonance avec le pays où ils sont nés. » – Driss Ghali, Français, ouvrez les yeux ! Une radiographie de la France par un immigré, L’Artilleur, janvier 2023.
Le Hussard retrouve ses facultés – Bruno Lafourcade

Julien Ardent, dit le Hussard, agent secret sous couvert d’être libraire à l’enseigne des « Décombres » (Paris II)… Un personnage et une kyrielle d’auteurs talentueux, d’Arnaud Bordes à Alain Sanders, en passant par Bruno Lafourcade, qui signe Le Hussard retrouve ses facultés.
La protégée de Julien Ardent, Lola, étudiante à Bordeaux, a disparu. Aidé de son fidèle Van Kluge et du « journaliste » Pierre Le Venez, notre Hussard se retrouve plongé au cœur d’une grève estudiantine à l’université Michel de Montaigne, le chevalier vole au secours de la damoiselle enlevée.
Voilà une occasion en or pour le voltairien Bruno Lafourcade de brocarder joyeusement tout ce que l’époque a de caricatural (vaste programme!), des gauchistes au pouvoir vendu au deux poids, deux mesures. Avec un humour féroce et une enquête enlevée tambour battant en à peine cent cinquante pages, l’écrivain épingle à son tableau de chasse vingt ans de fausses révoltes et de réel soutien à l’air du temps libéral-libertaire marchand et en marche… Un régal pour l’esprit !
Philippe Rubempré
Bruno Lafourcade, Le Hussard retrouve ses facultés, Auda Isarn, 2019, 143 p.
Ab hinc… 333

« L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. » – Georges Bernanos
De purs hommes – Mohamed Mbougar Sarr

Ndéné Gueye est un professeur de littérature à l’université de Dakar, blasé par la médiocrité et la bassesse carriériste de son milieu professionnel. Il dispense son cours sur Verlaine à des étudiants faisant simplement acte de présence. Son amante, Rama, lui montre une vidéo virale (merci les réseaux asociaux !) d’un type qu’on déterre. Il semblerait que le cadavre en question soit celui d’un homosexuel, un goor-jigéen, un « homme-femme » en wolof. De prime abord indifférent, Ndéné Gueye devient obsédé par cette vidéo, son héros involontaire malheureux, son identité, son histoire… Il vient en effet d’apprendre que pour lutter contre le fléau de l’homosexualité, le gouvernement sénégalais vient de proscrire un certain nombre d’écrivains de l’enseignement en raison de leur homosexualité réelle ou supposée… dont Verlaine, ce qui ne manque pas de provoquer une réaction de ses étudiants. Ajoutons à cela que le père de Gueye, un saint homme appelé à remplacer l’imam du quartier, malade, pour le prêche, consacre son sermon à ladite vidéo. Là sont réunis tous les éléments d’un roman qui ne vous décevra pas.
Il a suffi d’à peine 200 pages à l’écrivain sénégalais d’expression française Mohamed Mbougar Sarr (Prix Goncourt 2021 pour son – bon – roman La plus secrète mémoire des hommes) pour brosser un tableau de l’homosexualité au Sénégal, pays dont la population est à 90 % de religion musulmane. Comme dans son précédent roman Silence du chœur, Sarr a le talent de ne pas juger ses personnages, et de ce fait, il soulève de très bonnes questions auxquelles son roman n’offre que de multiples pistes de réflexion mais pas de réponse prête à consommer… En bref, l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr nous propose de la très bonne littérature selon les critères établis par Alberto Manguel, écrivain et essayiste érudit, passionné et passionnant.
Ainsi, qu’en est-il de l’intégration des minorités au sein d’une société ? Doit-elle être inconditionnelle et universelle ? Au contraire, les traditions ne priment-elles pas, rendant de facto ni systématique, ni automatique cette intégration, sans que cela soit pour autant moralement condamnable ? Et les traditions ? Quelles traditions ? Dans De purs hommes, Sarr montre bien qu’il y a toujours eu des homosexuels au Sénégal, et qu’ils n’ont pas toujours été rejetés es qualité… Cette question interroge aussi la France, et d’une manière générale, l’Occident chrétien : en quel nom condamner des traditions, coutumes, civilisations, religions qui vous sont étrangères quand elles s’épanouissent sur leur terre ? La réciproque s’invite également : peut-on garder mœurs et coutumes quand on fait le choix d’émigrer dans une société autre qui ne les admet pas ? En France, l’homosexualité est légale ; les homosexuels peuvent même se marier. L’expression de l’homophobie et la discrimination à l’encontre de personnes homosexuelles sont réprimées par la législation. Au Sénégal, l’homosexualité est pénalement répréhensible.
Autant de questions soulevées par cet excellent roman de Mohamed Mbougar Sarr qui viennent asticoter les bonnes âmes généreuses au frais de la princesse et les bonnes consciences à moindre coût qui peuplent nos contrées. De purs hommes nous invite, sans toutefois patauger dans un ventre mou, à réfléchir avant de juger et de condamner, à savoir de quoi nous parlons avant de prendre position ou de faire le bravache. L’auteur a été accusé dans son pays de faire un plaidoyer pro-homosexualité ; il serait assez facile de lui faire le procès inverse. Quand la lecture est sélective et idéologique, on fait dire ce qu’on veut à n’importe qui. Dans ce cas, la lecture révèle soit l’ignorance du lecteur, soit son désir de manipuler à des fins idéologiques, politiques, religieuses, bassement pécuniaires ou que sais-je encore.
De purs hommes est un grand roman dont on ne sort pas tout à fait indemne. Un véritable remue-méninges littéraire. Le contraire d’un ouvrage de propagande.
Philippe Rubempré
Mohamed Mbougar Sarr, De purs hommes, [Philippe Rey / Jimsaan, 2018], Le Livre de Poche 2021, 189 p.




