Journal d'un caféïnomane insomniaque
samedi octobre 20th 2018

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La République n’a pas besoin de savants – Michel Marmin / Voeux 2018

    Michel Marmin : mon premier bonheur de lecture de 2018 ! Son livre d’entretiens avec le critique cinématographique Ludovic Maubreuil, La République n’a pas besoin de savants, est un bijou de style, de liberté, d’audaces artistiques, littéraires, cinématographiques, un précis d’iconoclasteries drôles et érudites. Michel Marmin est un homme d’idées, mais le contraire d’un idéologue. Ses positions politiques – exprimées de manière « métapolitique » – ont conduit les sectateurs de la bien-pensance autorisée et autres colleurs d’étiquettes à le classer à l’extrême-droite… Marmin, en fin provocateur, peu intimidable, en joue, fanfaronne, et tel un mousquetaire de la liberté de penser, tire sa rapière littéraire et relève de savoureux duels.

Lire ces entretiens est un bonheur érudit qui ne verse jamais dans le pédantisme. Curieux de tous les pays, précipitez-vous ! Mélomanes, esthètes, lecteurs, cinéphiles, tous dévoreront avec gourmandise – et quelque soient leurs goûts – cette anthologie très personnelle et un tant soit peu foutraque, dans laquelle le mac-mahonisme fait ménage avec Godard, Alain Corneau et Gérard Blain croisent leur fer cinématographique avec Raoul Walsh, le jazz flirte avec la musique contemporaine savante et les ateliers d’artistes font portes ouvertes.

Le parcours de Michel Marmin, sa vie intellectuelle, politique, artistique, amicale, amoureuse, est toréé avec brio sous le feu des banderilles du talentueux Ludovic Maubreuil. Que nous partagions ou non ses goûts et dégoûts, ses amitiés et ses choix, n’a que peu d’importance. Marmin a cet art – rare – de donner envie de découvrir et redécouvrir, de lire et relire, d’aller au cinéma, de revoir des films, d’approcher les artistes et de s’imprégner de leurs oeuvres. Marmin donne envie de le rencontrer autour d’une bonne bouteille et de quelques cigares.

Au coeur de l’immensité vague de la production éditoriale du temps, La République n’a pas de savants est un ilot précieux que je ne saurais que vous recommander vivement ! Il a enchanté mon entrée en 2018, année que je vous souhaite, chers lecteurs, emplie de joie pour vous et vos proches.

 

Philippe Rubempré

La République n’a pas besoin de savants, Michel Marmin, entretiens avec Ludovic Maubreuil, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 268 pages + index.

Lectures décembre

  • Un Samourai d’Occident – Dominique Venner
  • Lettres à sa fille – Calamity Jane
  • Histoire de la Littérature française – Ch.-M. Des Granges & J. Boudout
  • L’Odyssée du Rock français – Loïc Picaud
  • L’Homme surnuméraire – Patrice Jean
  • La France Big Brother – Laurent Obertone
  • Michel Strogoff – Jules Verne
  • L’inédit de Clairvaux – Lucien Rebatet

L’Aventurier – Philippe Esnos

    Il pourrait être un héros à la Lautner ou à la Verneuil, dialogué par Audiard, en moins argotique. C’est brut de décoffrage que Philippe Esnos se livre dans L’Aventurier, publié chez Alphée. Une vie qui n’est pas sans rappeler les aventures du commandant Robert Morane, dit Bob, héros vernesque chanté en leur temps par des pré-ados à synthés et cheveux en pétard.

Philippe Esnos se définit avant tout comme un aventurier, et pour lui, l’aventure, c’est l’inconnu. C’est un voyageur, « bien que là où il n’est pas ! ». Les titres de ses précédents ouvrages, notamment chez le même éditeur, Chasseur de trésors ; l’or des Incas en 2008, et Chasseur d’épaves, l’or des galions en 2009, sont là pour en attester. À nos yeux, Philippe Esnos est certes un Aventurier, c’est aussi un écrivain, c’est-à-dire un auteur doué d’un style et d’un propos singulier, mais il est surtout un homme libre. C’est un insoumis au sens où, pour reprendre les mots de Dominique Venner, il est « à lui même sa propre norme par fidélité à une norme supérieure », parce qu’il veille « à ne jamais guérir de sa jeunesse » et qu’il préfère « se mettre le monde à dos que se mettre à plat ventre. » Raison suffisante s’il en est, dans ce monde de startupers et de ventres mous globalisés, pour découvrir le parcours de ce type commun hors du commun.

« Tout confort se paie. La condition d’animal domestique entraine celle d’animal de boucherie » écrivait Ernst Jünger. Esnos aurait pu en faire une devise. Élevé à Casablanca, cancre et marin accomplis, c’est au hasard d’un doigt jeté sur une carte que Philippe Esnos embarque direction le Klondike (Canada) avec escale forcée à New-York pour gagner de quoi terminer le voyage. Cette première expérience en annonce de nombreuses autres, l’argent gagné ne servant qu’à réinvestir une nouvelle aventure au gré des métiers exercés, des rencontres plus ou moins avouables, des amitiés, des agapes régénératrices (n’en déplaise aux Diafoirus médiatiques subventionnés par l’État et biberonnés par les labos) et de ses rêves d’enfant. Du Maroc à l’Amérique du Sud en passant par les Antilles et la Méditerranée, la vie d’Esnos vibre au fil des pages dans un style vivifiant et empreint de la pragmatique sagesse du baroudeur à qui on ne la fait pas (sans leçons de morale de surcroit, ce qui ne gâche rien, bien au contraire !).

Philippe Esnos, Aventurier, homme libre et écrivain à découvrir si vous préférez la vie à l’existence ! Concluons cette chronique en citant notre homme :

« La culpabilisation permanente, associée à l’hyper-sécurisation puérile sans vergogne déshonore notre société, voire nos civilisations.

Alors, je leur réponds quoi à tous ceux qui m’écrivent pour me demander ce qu’ils doivent faire pour mener une vie rugissante ?

Quand on est élevé dans une société où l’on vous encourage à être un consommateur « mature et raisonné », où, en 2011, les cheminots touchent toujours la prime de charbon, un demi-siècle après la disparition de la dernière locomotive à vapeur, où l’on t’explique qu’il ne faut pas conduire plus de deux heures de suite et qu’il faut boire quand il fait chaud, tu pars avec un sacré handicap ! Sans parler que dès l’adolescence, tout un tas de loosers t’expliquent que tu vas droit au chômage et que tu n’es pas sûr qu’on pourra payer ta retraite. Ça ne donne pas envie d’attaquer ton existence d’adulte la fleur au fusil. À force d’être matraqué par tout ce verbiage de gens qui n’ont jamais rien vécu sinon par procuration, on fait une génération de morts-nés, juste bons pour défiler entre Nation et République ou faire des militants sans frontière. Pauvre France ! »

Ce constat, que nous partageons amplement, offre matière à réflexion sur nos vies aseptisées de consommateurs décérébrés au profit du Saint-Fric globalisé. Philippe Esnos nous redonne le goût de l’Aventure, l’envie de renverser la table et de VIVRE enfin, pour ne plus être obligé d’exister.

 

Philippe Rubempré

Philippe Esnos, L’Aventurier, Éditions Alphée, 2011, 330 pages.

Lectures novembre

  • La Soupe aux Choux – René Fallet
  • L’Axe du loup – Sylvain Tesson
  • Jules Verne et les sciences – Michel Clamen
  • Malaise dans la démocratie – Jean-Pierre Le Goff
  • Utoya – Laurent Obertone
  • Contes au fil du temps – Ivo Andric

Toro – Eric Schilling

    À la frontière ténue entre le récit et l’essai, Eric Schilling offre avec Toro une analyse – et une défense – toute singulière de la tauromachie. N’étant pas aficionado, ce n’est ni ma culture, ni ma région, je ne connaissais de la tauromachie que la fascination qu’elle a exercé sur des talents aussi divers – toute considération esthétique mise à part – que Picasso, Montherlant, Leiris ou Hemingway, ainsi qu’un vieux film hollywoodien dont le titre français est Les Arènes sanglantes (Blood and sand, de Rouben Mamoulian, 1941, avec Tyrone Power, Linda Darnell, Rita Hayworth et Anthony Quinn). La lecture du petit bouquin de Schilling (à peine 150 pages) fut pour moi une découverte, assez déconcertante .

L’auteur, professeur de philosophie, est aficionado par tradition familiale, du côté de sa mère. Son ouvrage tient à la fois de l’essai philosophique, du traité artistique, de la puissance érotique et du récit autobiographique. C’est souvent percutant – je pense aux considérations de Schilling sur le rapport à la cruauté, sur la métaphore taurine de la condition humaine et du sacrifice, ou sur l’érotique de la tauromachie – et parfois déroutant, voire presque incongru à la première lecture – je pense à la relation qu’il fait d’un rapport sexuel entre deux de ses amis que nous qualifierons pudiquement de « tauromachique » (pp. 88-90).

Cette curiosité publiée en 2013 chez Michel de Maule mérite le détour par son approche de la tauromachie à la fois iconoclaste et empreinte de dévotion, replaçant cette passion au coeur du tragique de la vie et lui rendant sa religiosité sacrificielle. Schilling admet parfaitement que la tauromachie puisse écoeurer, rebuter, dégoûter, choquer. Il a su replacer cette tradition dans son contexte et propose une analyse taurine qui interpelle et donne à réfléchir au-delà même de la tauromachie, sans agresser le moins du monde les opposants à la corrida. On me permettra de douter de la réciproque, ces derniers étant intimement convaincus de la légitimité de leur combat (honorable) sans être une seconde à-même d’envisager qu’un autre puisse penser différemment sans être réactionnaire, dangereux, assassin, cruel… Classique défaite de la pensée de plus en plus victorieuse en nos temps d’animalisation, de diabolisation ou de psychiatrisation de ceux qui osent ne pas aller dans le sens du progrès et du bien.

Sic transit gloria mundi… Laissons les bonnes âmes du Bien universel et indiscutable se complaire dans leur certitude et laissons le dernier mot à Jacques Brel.

 

Philippe Rubempré

Eric Schilling, Toro, Editions Michel de Maule, 2013, 147 p.

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