Journal d'un caféïnomane insomniaque
jeudi juin 24th 2021

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La Zone du Dehors, la France d’aujourd’hui ?

« Le seul crime en politique consiste à avoir des ambitions plus hautes que ses capacités. » – Napoléon

« Tu peux serrer une abeille dans ta main jusqu’à ce qu’elle étouffe, elle n’étouffera pas avant de t’avoir piqué, c’est peu de choses, mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. » – Jean Paulhan.

« – La démocratie n’est qu’une médiocratie…

– Relayée par la médiacratie… » – Alain Damasio, La Zone du Dehors.

La social-démocratie serait-elle la forme ultime de la dictature ? La question mérite d’être soulevée. Depuis la chute du Mur de Berlin, et plus encore depuis le 11-Septembre, il semble que l’idéal de société européenne de la seconde moitié du XXe siècle ait du plomb dans l’aile. Terrorisme, lois sécuritaires, séparatismes, « populismes », mouvements de révoltes de Bonnets rouges en Gilets jaunes… Et volonté de contrôle accru des populations, de loi Avia (heureusement avortée) en loi sécurité globale (officialisant le fichage pour opinions divergentes, mais sans remettre en cause la liberté, hein…) ; sans oublier les calamiteuses lois mémorielles1 ! Je ne reviens pas non plus sur les exponentielles amputations de la liberté d’expression, d’autant que ça commence sérieusement à se voir avec le contexte covidique, la chasse aux déviants, aux critiques, aux divergents, qui vire à la tyrannie des réseaux asociaux dits sociaux.

Comment comprendre ce qui nous arrive ? La littérature. Avec la Zone du Dehors, son premier roman2, Alain Damasio nous transporte en 2084, sur Cerclon, planète artificielle dans laquelle se sont réfugiés des humains fuyant la Terre et ses guerres sans fin. Cet univers est peuplé de gens désignés par des combinaisons de lettres indiquant leur rang social, classement revu à intervalle régulier techniquement par le Clastre. Un véritable concentré chimiquement pur de la société rêvée par les médéfiens en marche vers le néant sonnant et trébuchant habituellement désigné par les litotes néolibéralisme, mondialisme, globalisation, etc. Mutadis, mutandis, Cerclon rappelle Oxo3. Chacun son rôle, tout est contrôlé démocratiquement, loisirs, pubs permanentes, bienveillance et attention à tous les étages, infantilisation maximum, business itou… Dès qu’un gus pète de traviole, scandale, atteinte à la démocratie, on a pas quitté la Terre, sa violence et ses guerres pour ça… Toute ressemblance avec notre société étant purement volontaire et de moins en moins hyperbolique. C’est là que la Volte entre en action. Des êtres Vivants, pour lesquels la Liberté prime le reste, avec son lot d’insécurité, d’incertitude et son confort approximatif. Capt, Kamio, Slift et les autres « Voltés » arriveront-ils à lutter et à « volutionner » ce qui doit l’être ?

Ce premier roman de Damasio est aussi son premier chef d’œuvre, chef d’œuvre politique – c’est aussi une très belle réussite littéraire, mais en la matière, son chef d’œuvre reste son deuxième roman, La Horde du Contrevent4. C’est une œuvre qu’on pourrait qualifier de totale, ou d’homérique. On y retrouve la Vie : l’amitié, l’amour, la mort, la quête, la liberté, les mythes… Une œuvre intemporelle. Et un style, la naissance du style enlevé, créatif, imaginatif, poétique et violent que Damasio déploiera avec maestria dans la Horde du Contrevent, et remettra au service du Politique dans son troisième roman, brillant lui aussi, Les Furtifs5. La Zone du Dehors a beau être un roman et être un beau roman, on ne peut s’empêcher de penser aux manifestes du Comité invisible : L’insurrection qui vient (2007), À nos amis (2014) et Maintenant (2017)6, qui théorisent avec érudition et talent un certain activisme d’extrême-gauche, auquel les deux postfaces de Damasio font immanquablement songer… La quatrième de couverture du dernier des manifestes, Maintenant, est à ce propos éloquente et me paraît essentialiser l’esprit de la Volte ressenti à la lecture de la Zone du Dehors, aussi nous la citons in extenso, en en respectant la mise en page :

« Ne plus attendre.

Ne plus espérer.

Ne plus se laisser distraire, désarçonner.

Faire effraction.

Renvoyer le mensonge dans les cordes.

Croire à ce que nous sentons.

Agir en conséquence.

Forcer la porte du présent.

Essayer. Rater. Essayer encore. Rater mieux.

S’acharner. Attaquer. Bâtir.

Vaincre peut-être.

Aller son chemin.

Vivre, donc.

Maintenant7. »

Il est singulièrement intéressant de lire ou relire La Zone du Dehors en cette période trouble où nos libertés fondamentales sont sacrifiées au nom de notre santé, comme dans le roman de Damasio elles le sont au Système. Point commun, toujours en gardant la forme. La France d’aujourd’hui porte une coquille démocratique. Seulement, la réalité oblige à constater, et la pandémie de Covid-19 en est l’impitoyable révélateur, la coquille est de plus en plus creuse. Aurait-on pu imaginer il y a un an un report éventuel de l’élection présidentielle de 2022 ? Je ne le crois pas. Aujourd’hui, il me semble que cette hypothèse, pour hypothétique qu’elle soit, est plausible si la dépression covidique ne s’apaise pas… Au nom de notre santé, bien entendu. D’ailleurs, les dernières municipales ne furent-elles pas un gigantesque foyer de contagion ? Seuls les fascistes et les complotistes, les irresponsables pourront s’opposer à une telle occurrence si elle devait advenir. Adviendra-t-elle ? Je n’en sais rien. La question est posée toutefois pour des élections intermédiaires régionales. Vivre tue, c’est insupportable pour la Faculté et nos dirigeants, qui ont saisi l’occasion de se venger de cette intolérable injustice en s’attaquant à tout ce qui fait le sel d’une vie en société : restaurants, théâtres, cinéma… tout en autorisant les métros bondés et la grande distribution. Toujours favoriser ceux qui vous rémunèrent. Tant pis pour les artisans, les artistes, les centres-villes, et les autres. Le populo peut se contaminer en travaillant, les autres crever la gueule ouverte. On se demande bien de quoi ils se plaignent d’ailleurs, puisque l’État leur fait une aumône mensuelle (enfin, pour ceux qui rentrent dans les cases), la plus généreuse d’Europe si ce n’est du monde… et qui ne les empêchera pas de crever tout de même.

Nous aimerions connaître en plus des chiffres quotidiens des contaminations, des hospitalisations, en réa ou non, et des décès, le chiffre des formes asymptomatiques et bénignes de la maladie ; il serait intéressant aussi de rappeler les chiffres des co-morbidités (un cancéreux en phase terminale qui contracterait la Covid meurt du cancer, pas de la Covid), l’âge moyen de décès et l’âge médian au regard de l’espérance de vie en France ; combien de ruines ? De suicides ? De dépressions ? De burn-out ? Pourquoi cette politique de l’angoisse ? L’arrogance, elle, s’explique par l’amateurisme et l’incompétence de Véran8, qui, comme un gosse mal élevé, rejette ses fautes sur les autres, ou se compare pour dire que les autres ne font pas mieux (ce dont on se fout complètement, ce n’est en rien une excuse ou une explication valable).

De cette situation inédite se dégage un malaise plus profond sans doute qu’il n’y paraît, puisqu’il atteint les limites de la social-démocratie telle que nous l’avons connue et qu’elle nous a été vantée par la rue de Grenelle du primaire au lycée. Nombre de Français, ces Gaulois réfractaires, ces populistes, regrettent amèrement de s’être laissé embobiner par Maastricht et le suppositoire de Lisbonne laisse encore des hémorroïdes purulentes9. L’essentiel de ce qui nous a été promu comme l’avenir et le progrès – Union européenne, mondialisation, multiculturalisme… – s’est retourné contre nous. Seuls quelques privilégiés en profitent, et ils seront de moins en moins nombreux. Le temps des prébendes et des apanages est revenu. La féodalité 2.0 est entrée en scène. D’où l’intérêt politique à lire La Zone du Dehors (et les romans de Damasio d’une manière générale). Retrouvons le goût de la Vie, de la Liberté, de la Littérature, rejoignons la Volte ! Sinon…

… comme le disait un vieux dégueulasse10, « il n’y a que trois façons de s’en sortir : se saouler, se flinguer ou rire ». J’ajoute en rire tout le temps, se saouler de temps en temps et se flinguer quand les deux premières options seront périmées.

Philippe Rubempré

1Je vous renvoie aux travaux nécessaires de l’association Liberté pour l’Histoire, de Pierre Nora : https://www.lph-asso.fr/indexe68f.html?lang=fr

2Alain DAMASIO, La Zone du Dehors, (rééd. La Volte, 2007), Gallimard, coll. Folio SF, (2009) 2017.

3Oxo est la planète de La Denréedans La Soupe aux Choux de René Fallet (Denoël, 1980) : http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/rene-fallet/review/1840293-la-soupe-aux-choux-antonyme-de-soupe-aux-navets

4Alain DAMASIO, La Horde du Contrevent, (éditions La Volte, 2004), Gallimard, coll. Folio SF (2015) 2018.

5Alain DAMASIO, Les Furtifs, éditions La Volte, 2019.

6Tous publiés aux éditions de La Fabrique.

7Comité invisible, Maintenant, La fabrique éditions, 2017.

8M. Véran – Vérantanplan (merci Pierre Perret de ce calembour cruel pour Rantanplan !) est mon bouc-émissaire, mais vous aurez compris que je m’adresse à travers lui à l’ensemble du Gouvernement, à Jupiter minus, et à la République en Marche vers la ruine et la désolation.

9Le Traité de Lisbonne (2008) entérine le traité constitutionnel rejeté par les Français lors du référendum de 2005, en changeant à peine une virgule si l’on en croit le pas regretté du tout VGE.

10Charles Bukowski.

Lectures janvier

  1. Rois du Monde. Chasse royale Deuxième branche III Percer au fort – Jean-Philippe Jaworski
  2. Knock ou le triomphe de la médecine – Jules Romains
  3. De la Terre à la Lune – Jules Verne, adaptation, scénario & dessins de Pierre Guilmard
  4. Autour de la Lune – Jules Verne, adaptation, scénario & dessins de Pierre Guilmard
  5. Rois du Monde. Chasse royale Deuxième branche IV Curée chaude – Jean-Philippe Jaworski
  6. Kôdo le Tyran – Fournier
  7. Des haricots partout – Fournier
  8. Les Secrets de la Mer Rouge – Henry de Monfreid
  9. Les Passagers du vent. Le Sang des Cerises, livre 1 – François Bourgeon
  10. La Zone du Dehors – Alain Damasio
  11. Contes grivois – Guy de Maupassant
  12. L’œil de l’iguanodon – Henri Vernes
  13. Animateurs de théâtre – Robert Brasillach

Mémoires d’un cul – Anonyma

Mémoires d’un cul sont les mémoires érotiques et littéraires d’un cul féminin anonyme. Ce petit ouvrage sort du lot de la littérature polissonne par la qualité de son écriture. Certes, c’est un livre cru, franchement érotique, mais ce n’est pas que cela. C’est aussi le portrait d’une femme qui ne se résume pas à son cul, justement ; une femme brillante que la vie n’a pas épargnée. C’est aussi un tableau de la seconde moitié du sinistre vingtième siècle à travers les engagements, les rencontres, les écrivains de prédilection de la narratrice.


In fine, une curiosa érotique racée, justifiant absolument le qualificatif de lecture à une main (la gauche de préférence, me souffle-t-on…), et qui mérite parallèlement une plus ample attention en raison de sa profondeur (si je peux me permettre).

Philippe Rubempré

Anonyma, Mémoires d’un cul, Éditions Hors Commerce, coll. Hors Rose, 2004, 162p.

Cinéphilie Vagabonde – Michel Marmin

Léon Daudet, fils d’Alphonse, grande figure de l’Action française et écrivain de renom, disait peu ou prou qu’en matière de littérature, il emmerdait la patrie. L’aphorisme irait comme un gant à Michel Marmin en remplaçant littérature (quoique…) par cinéma. Les éditions Pierre-Guillaume de Roux ont eu la riche idée de réunir à l’enseigne de la Cinéphilie vagabonde un abécédaire de critiques, articles et chroniques cinématographiques de Marmin, suivi d’un entretien avec Richard Millet sur Gérard Blain, d’un entretien donné à la revue Contrelittérature sur Jean Parvulesco et le cinéma, et d’une réjouissante tribune de défense du « cinéma zoulou », réponse à un producteur américain mal-embouché et pour le moins snobinard… L’ouvrage est précédé d’une charmante préface signée de la journaliste et petite-fille de l’auteur, Alix Marmin, et d’une note liminaire passionnante de Michel Marmin sur sa démarche.

À quoi reconnaître un grand critique ? À sa capacité à jouer de son érudition pour donner envie, pour transmettre sa passion. D’abord donner envie ; dans un second temps, remettre les pendules à l’heure et les fausses gloires au placard… nécessaires coups de griffes ! À ce compte-là, Michel Marmin est indéniablement un grand critique de cinéma, au même titre que (pour ceux que je lis ou écoute) Michel Mourlet, Ludovic Maubreuil, Pascal Manuel Heu, ou encore, avec sa singularité nostalgique, Thomas Morales. Il n’est pas une page de la Cinéphilie vagabonde de Michel Marmin où l’on ne se dise qu’il faut voir ou revoir tel film, découvrir tel réalisateur ou telle actrice…

Le goût de Michel Marmin, s’il croise par hasard le cinéma en vogue, est bien souvent iconoclaste, rend hommage à des parias ou des mal compris, leur rendant de fait justice. À la saillie mordante, dont il n’hésite pas à faire usage, l’auteur préfère toutefois la curiosité, la singularité, la personnalité qui font d’un film un grand film, d’un cinéaste un grand cinéaste.

Cinéphilie vagabonde est un recueil de curiosités cinématographiques dans lequel puiser au fil de son humeur, éclectique, passant de film à téléfilm, de Marielle à Risi, sautant de Sergio Corbucci en Ousmane Sembène, fréquentant Henri Jeanson, Gabin ou Gérard Blain, complice d’une vie, l’éventail des (re)découvertes proposées est singulier, surprenant, à la fois classique et hétérodoxe.

Lire Michel Marmin est une invitation à la cinéphilie, doublée d’un plaisir de lecteur, l’auteur partageant souvenirs et amours cinématographiques d’une plume racée et goûteuse.

Philippe Rubempré

Michel Marmin, Cinéphilie vagabonde, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2020, 290p.

Ab hinc… 291

« On connaît la parole célèbre de Barrès : « Malheur à qui n’a pas été anarchiste à vingt ans ». C’est ce que nous voudrions demander à nos jeunes gens. Qu’ils soient d’abord révolutionnaires en art, qu’ils mangent leurs vieillards. Ils verront ensuite à chercher la vérité. Mais pour chercher la vérité, il faut être vivant. La vie est ce qui nous manque tout d’abord. Qu’on propose, avant tout, quelques audaces et quelques erreurs. » – Robert Brasillach, « Un théâtre sans avant-garde », 1934, le magazine d’aujourd’hui, n°36, 13 juin 1934.

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