Journal d'un caféïnomane insomniaque
mardi février 3rd 2026

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Devenir Marc-Aurèle – Samuel Van Der Veen

« Fais ce que tu dois. Des faits et non des mots. »

Marcel Bigeard

Le stoïcisme est une philosophie de la maîtrise de soi et de la liberté intérieure, fondée par Zénon de Kition, incarnée entre autres par Sénèque, Épictète ou Marc-Aurèle. Son appréhension de la vie s’avère précieuse quand les temps se font difficiles. Pour mieux comprendre ce qu’est (et n’est pas) le stoïcisme et comment devenir stoïque (à défaut d’être stoïcien), il est essentiel d’en lire les classiques, et intéressant d’étudier comment des contemporains tels Dominique Venner et Patrice Franceschi s’en sont emparé et se les sont approprié.

Dans cette optique, la lecture de Devenir Marc-Aurèle, l’apprentissage du stoïcisme est fortement recommandée. Ce roman graphique, publié aux éditions Hétairie, est signé d’un jeune auteur-dessinateur plusieurs fois primé, Samuel Van Der Veen, connu pour son œuvre Van Gogh, le dernier tableau, parue aux éditions du musée d’Orsay / Hazan.

Dans son dernier ouvrage, Van Der Veen retrace l’initiation du jeune Marc, appelé à devenir empereur, dans son apprentissage de la vie et de ses affres. Son père adoptif lui adjoint deux précepteurs aux discours en apparence contradictoires, et au ton radicalement opposé, Fronton et Rusticus, tous deux s’attachant à transmettre au jeune Marc l’idéal de paix et la nécessité de sa quête.

Ce roman graphique est ponctué de citations du maître Épictète et de nombreuses maximes stoïciennes. Dans un noir et blanc tantôt contrasté, tantôt nuancé, nous découvrons le jeune Marc devenir celui qui sera le grand empereur romain Marc-Aurèle, l’un des cinq bons selon Machiavel, dont les Écrits pour moi-même ont traversé les générations et marquent encore aujourd’hui les esprits.

Une belle œuvre à lire, à collectionner et à offrir. Faites-la lire à vos ados (pas aux enfants), à vos lycéens, à vos proches : le stoïcisme est une belle philosophe, et son propos résonne d’une éternelle actualité.

Philippe Rubempré

Samuel Van Der Veen, Devenir Marc-Aurèle, l’apprentissage du stoïcisme, Éditions Hétairie, novembre 2025, 136 p., 35 euros.

Lectures janvier

  1. Lagaffe se décoince – Franquin
  2. L’Arche de Rantanplan – Achdé & Jul, d’après Morris
  3. À prendre ou à lécher – San-Antonio
  4. Nymphos et fières de l’être #1 – Mapp
  5. Nymphos et fières de l’être #2 – Mapp
  6. Thérapie de groupe – Mapp
  7. Barbara #1 – Osamu Tezuka
  8. Les Aventures de la Chevalière – André Hodeir
  9. Barbara #2 – Osamu Tezuka
  10. Twenty #1 & 2 – Erich von Gotha
  11. 20 000 lieues sous les mers – Jules Verne, adaptation Fabrizio Lo Blanco (scénario) & Francesco Lo Sorto (dessins)
  12. Mémoires du XXe Ciel 98 – Yslaire
  13. Vivre avec une étoile – Jiri Weil
  14. La Chevalière et le panache blanc – André Hodeir
  15. Peach #1 – U-Jin
  16. Voyages de Gulliver – Jonathan Swift
  17. Peach #2 – U-Jin
  18. Peach #3 – U-Jin
  19. Les Terres mortes – Gabriel Boksztejn
  20. Avant l’effondrement – Piero San Giorgio
  21. 20 000 lieues sous les mers – Jules Verne
  22. OSS 117 Trahison – Jean Bruce
  23. Emmanuelle – Guido Crepax, d’après Emmanuelle Arsan

La lecture en question – Jean-Pierre Maugendre

« Les régimes populaires exigent de nous l’oubli, et par conséquent ils traitent les livres comme un luxe superflu ; les régimes totalitaires exigent que nous ne pensions pas, et par conséquent ils bannissent, menacent et censurent ; les uns et les autres, d’une manière générale, ont besoin que nous devenions stupides et que nous acceptions avec docilité notre dégradation, et par conséquent ils encouragent la consommation de bouillie. Dans de telles circonstances, les lecteurs ne peuvent être que subversifs. »

Albert Manguel

« À l’heure d’internet, de l’intelligence artificielle et des moteurs de recherche la lecture, en particulier celle d’un livre en format papier, a-t-elle encore un sens ? » Voilà la question à laquelle Jean-Pierre Maugendre se propose d’offrir une réponse dans son court essai La Lecture en question. Partant du constat établi par le Centre National du Livre de la baisse continue de la pratique de la lecture en France, l’auteur en analyse les causes immédiates et profondes, s’attache à la défendre en développant ses bienfaits multiples, et explique comment en donner le goût aux enfants.

« […] le lecteur n’est pas un spectateur passif ; la forme narrative lui permet une immersion totale dans la fiction puisqu’elle prend en compte son imagination et sa sensibilité, habituellement laissées de côté volontairement, par des écrits théoriques, historiques ou politiques. Cependant, contrairement aux supports visuels utilisés par le cinéma, la forme narrative écrite, moins prégnante sur l’imagination que les images, laisse au lecteur une plus grande liberté. Le plaisir de la fiction n’emprisonne pas le lecteur qui reste seul maître de l’interprétation à donner à ce qu’il lit. »

J.-P. Maugendre, op. cit., p.20.

Dans son essai bref et percutant, baigné de foi catholique, mais ouvert à chaque lecteur par-delà ses convictions intimes, Jean-Pierre Maugendre se donne la belle et terriblement difficile mission à l’heure du « tout, tout de suite » (qui signifie en réalité « rien, jamais ») de redonner à la lecture la place qu’elle mérite, à en démontrer l’intérêt plus que jamais pertinent à l’heure du tout numérique et de l’IA.

Véritable guide pratique, il propose en fin d’ouvrage bibliothèque de base pour adultes et pour la jeunesse, conseils pour bien lire et recueil de citations sur la lecture. Un petit ouvrage salutaire.

Philippe Rubempré

Jean-Pierre Maugendre, La Lecture en question, Éditions Via Romana, novembre 2025, 78 p.

Les Rives contraires – Marguerite Stern

La photographie de couverture annonce la couleur : à senestre, un demi-visage de demoiselle à cheveux bleus qu’on croirait issue de La Vie d’Adèle ; à dextre, une moitié de visage de jeune femme sérieuse au regard profond et aux longs cheveux de jais. Voilà Les Rives contraires. Marguerite Stern à vingt ans ; Marguerite Stern aujourd’hui. Comme le précise le sous-titre, ce récit autobiographique confesse « l’histoire d’une transition politique ».

Qui est Marguerite Stern ? Une jeune femme brillante et pétrie d’une rage contenue qui s’engage corps et âme dans le mouvement Femen pour défendre ses convictions féministes, laïques et antitotalitaires, côtoyant l’équipe de Charlie Hebdo au mitan des années 2010, quand la rédaction fût décimée par des terroristes islamistes. Quoique n’étant pas dotée de tels attributs, Marguerite Stern pose ses couilles sur la table, et connaît au gré des agit-prop les coups et la taule (en Tunisie, c’est pas la Santé). À ce moment, elle a tout de l’héroïne progressiste, féministe, moderne, de gauche, que les médias de grands chemins adulent et se plaisent à porter au pinacle.

Tout bascule petit-à-petit, de glissement en déception, jusqu’à une prise de position publique défendant le fait qu’un homme qui a transitionné en femme reste un homme. La voilà stigmatisée TERF (Trans-Exclusionary Radical Feminist, i. e. appartenant à un mouvement féministe excluant les femmes transgenres). Sacrilège : elle commet avec sa consœur Dora Moutot un essai intitulé Transmania paru en 2024 aux éditions Magnus (vous savez, celles cofondées par Laurent Obertone, La France orange mécanique, la France rance quoi, l’esssetrême drouâte, les Zheures-les-plus-sombres…). L’ouvrage est immédiatement taxé de transphobie1 et tout aussi immédiatement interdit de publicité à la RATP sous la pression d’élus parisiens encartés à gauche (vous savez la démocratie, liberté, égalité, fraternité, le parti du bien, ceux qui savent ce qui est bon, l’humanisme, tout ça…).

Ici commence l’enfer : les grands démocrates progressistes attaquent en meute, comme les hyènes, à grands renforts d’insultes, d’agressions, de menaces. D’autant plus que Marguerite Stern aggrave son cas en osant voir ce qu’elle voit quant à la majorité des auteurs de violences faites aux femmes. Impardonnable pour une certaine gauche qui défend sa clientèle.

***

Les Rives contraires, c’est le récit de ce parcours singulier qui illustre bien cette assertion de Jacques Lacan : « Le réel, c’est quand on se cogne ». Témoignage à la fois pudique et très touchant d’une jeune femme marquée par son engagement jusque dans sa chair. Le courage est un médecin qui facture parfois de lourds dépassements d’honoraires. Cela rend Marguerite Stern encore plus respectable, quoi que nous pensions par ailleurs de ses prises de position et de ses actions militantes.

Philippe Rubempré

Marguerite Stern, Les Rives contraires. Histoire d’une transition politique, Magnus, 2026, 270 p.

1Ce qu’il n’est objectivement pas, nous l’avons lu. C’est avant tout une étude, certes critique d’une idéologie – et non stigmatisant ou invitant à une quelconque forme de violence ou de haine contre les personnes transgenres – mais aussi et surtout fondée sur des faits établis et des données scientifiques vérifiées et sourcées. Force est de constater que très peu, pour ne pas dire aucune, critiques de fond argument contre argument n’a été produite contre Transmania ou ses autrices : la diabolisation, la menace, l’ostracisme s’en sont donné à cœur joie. Hélas.

Rendre l’eau à la terre – Baptiste Morizot & Suzanne Husky

« Ce qui amène à reconnaître une alterintelligence, ce n’est donc pas de la fascination pour les animaux, ni une théorie philosophique, c’est de l’estime pour une expertise alienne reconnue, dont on voit les effets en connaissance, au jour le jour. Comme lorsqu’un artisan spécialisé admire l’inventivité avec laquelle un autre du même métier a résolu un problème de fabrication difficile, et pourtant invisible pour nous, profanes. »

Baptiste Morizot, op. cit., p. 233.

Coup de cœur pour cet essai à quatre mains signé Baptiste Morizot et illustré superbement par Suzanne Husky. Sous-titré « Alliances dans les rivières face au chaos climatique », Rendre l’eau à la terre développe le pari a priori fou de construire et développer une alliance avec les castors, ces rongeurs mignons des contes pour enfants massacrés comme nuisibles par l’homme au point de devoir être protégés… Et non, Morizot n’est pas fou ! Il a même toute sa tête et son propos fondé sur de nombreuses expériences réelles, concrètes, est plus que convaincant.

Nos aménageurs de territoires seraient bien inspirés de lire cet ouvrage d’un écologiste intelligent (on avait presque fini par oublier que cela existe avec les frasques ridicules et lunaires de certain.e.s élu.e.s EELV – écriture inclusive à valeur sarcastique), conscient, réaliste, avec les pieds bien ancrés dans la terre. S’inspirer des castors et travailler avec eux pour gérer l’eau, prévenir sécheresse et catastrophes naturelles est possible, peu coûteux et parfaitement écologique. Il s’agit de rendre à certaines rivières leur cours naturel (les auteurs sont parfaitement conscients de la nécessité d’aménagements humains pour l’agriculture ou la protection contre les crues, par exemple) et de laisser les castors (ou de les imiter pour) en réguler le flux… Improbable ? Lisez Morizot, vous serez convaincu de la faisabilité de la chose !

Cet essai accessible et bien écrit, qui prend toute sa saveur avec les magnifiques aquarelles de Suzanne Husky, nous réconcilie avec l’écologie, qui, nous l’oublions trop souvent, n’a à peu près rien à voir avec l’écologisme des politocards d’EELV. Soyez optimistes, laissez-vous séduire par le peuple castor, vous ne regretterez pas le voyage.

Philippe Rubempré

Baptiste Morizot, Suzanne Husky, Rendre l’eau à la terre. Alliances dans les rivières face au chaos climatique, Actes Sud, octobre 2024, 352 p.

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