Journal d'un caféïnomane insomniaque
samedi décembre 4th 2021

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Brassens à rebrousse-poil – Théophane Leroux

« Brassens pressentait bien cette société du sans-contact dont il constate les prémices dans ce qu’il chante […].

Eh oui ! La société qui vante son ouverture à l’autre, qui a en permanence la solidarité, la tolérance et les valeurs à la bouche, est aussi la société du sans-contact, de la distanciation sociale, […], de la ségrégation entre les insiders et les autres, ces ploucs imbéciles qui ont le tort de n’être pas comme ceci ou comme cela. »

Théophane Leroux, p. 48.

2021 est une année doublement anniversaire pour les admirateurs de Brassens : à la fois centenaire de sa naissance et quarantenaire de sa mort. Business et récupération obligent, la flambée éditoriale ne s’est pas faite attendre, mélangeant sans vergogne resucées commerciales et véritables œuvres consacrées à celle de Brassens. Parmi cette litanie, retenons le Brassens à rebrousse-poil du jeune journaliste Théophane Leroux, paru aux éditions Première Partie (qui comptent à leur catalogue la revue Limite, que je recommande chaleureusement à tous ceux qui attendent un autre regard sur l’écologie que la démago EELV et ses avatars gauchistes).

Pourquoi le bouquin de Leroux plutôt que celui de Maxime Le Forestier ou d’un proche de Brassens ? Eh bien pour son originalité ! – et pour une fois le terme n’est pas galvaudé. S’il fallait une preuve de l’intemporalité de l’œuvre du Sétois, la jeunesse de Leroux en est une. Il n’a manifestement jamais connu Brassens vivant (ou alors, chapeau aux maquilleuses!). De la jeunesse, Théophane Leroux a le regard neuf, et son Brassens à rebrousse-poil porte bien son titre. La lecture qu’il propose de l’œuvre du Moustachu à la guitare Favino est iconoclaste sans être irrespectueuse. À l’encontre de la fable communément véhiculée du bon tonton anar de gauche, amoureux de ses chats et de sa guitare, coulant des jours heureux au milieu de sa bande de copains, l’auteur brosse le portrait d’un Brassens profond sous la légèreté apparente de ses chansons ; d’un Brassens de son époque, et pourtant antimoderne ; d’un Brassens qui doute et qui cherche, et non du rigolo qui châtie les mœurs de la société en faisant rire avec ses chansons à gros mots. Toute cette analyse de l’œuvre de Brassens est fondée sur ses écrits, chansons, son journal, ses articles et entretiens donnés tout au long de sa carrière. En conséquence, Leroux écarte le risque de l’hagiographie ou celui du souvenir embelli de l’ami – qui, en dépit d’une volonté sincère de témoigner de la vie de l’artiste, conserve dans un coin de sa tête ou de son cœur une petite parcelle de vanité, celle de dire : j’en étais, moi, des amis de Brassens.

Écrite pendant le confinement (ce qui donne lieu à un « Prologue coronarien » des plus pertinents et tout à fait réjouissant), l’étude de Théophane Leroux dépeint son Brassens à rebrousse-poil en sept chapitres sonnant autant de trompettes de la renommée : « L’odieux du village » ; « Un poète classique » ; « Le passant du passé » ; « Contre l’esprit de système » ; « Le mal-pensant bienfaisant » ; « Et Dieu, dans tout ça ? » ; et pour conclure, « L’espérance au pied d’un chêne ». 130 pages qui témoignent d’une connaissance approfondie de l’œuvre de Georges Brassens. 130 pages qui révèlent son intemporalité, et proposent une lecture Ô combien actuelle de ce personnage si singulier et si cher à nombre de nos cœurs.

Le bouquin de Leroux nous invite brillamment à nous (re)plonger dans l’œuvre de Brassens. Goûtons avec lui cette escapade gourmande et reprenons-en les refrains en chœur !

Philippe Rubempré

Théophane Leroux, Brassens à rebrousse-poil, éditions Première Partie, septembre 2021, 131p.

Les aventures de Cléo – W.G. Colber

À l’heure du néoféminisme castrateur et de la pornographie débridée en accès libre à n’importe quel con muni d’un téléphone dit intelligent, il est particulièrement rafraîchissant de se (re)plonger dans les Aventures de Cléo, série érotique signée W.G. Colber qui respire la joie de vivre et les plaisirs de la route, sans prise de tête ni reductio ad porcum. Dans cette sérié, nous suivons la jeune Cléo, dont le parcours est semée d’embûches érotiques pour sa plus grande satisfaction et celle du lecteur. Bande-dessinée d’un noir et blanc classique et classieux, cette curiosa est doublement réussie : d’une part, elle est bien scénarisée et bien dessinée, donc excitante ; d’autre part, elle évite tous les écueils, que ce soit la vulgarité, le glauque ou l’intellectualisation de ce qui reste un bonheur simple de l’humanité.

Un divertissement dessiné de qualité, réservée aux adultes bien entendu. Ces Aventures de Cléo mériteraient une réédition dans une belle collection…

Philippe Rubempré

W.G. Colbert, Les aventures de Cléo, BD Adultes,10 épisodes parus entre 1983 et 1992, côté 15 à 20 euros par épisode.

Hubert Félix Thiéfaine, Animal en quarantaine – Sébastien Bataille

« Dans une société où ces contes de la folie ordinaire, normalisée, s’octroient l’autorisation de délirer à ciel ouvert, l’œuvre d’« HFT »joue plus que jamais un rôle de refuge pour les rescapés de la caverne de Platon. »

Sébastien Bataille, p. 19.

43 ans de carrière au compteur d’Hubert Félix Thiéfaine depuis la sortie en 1978 de Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir, et un nouvel album, Géographie du vide, paru ce mois d’octobre 2021. Parallèlement, le journaliste, blogueur et critique musical Sébastien Bataille (Causeur, Gonzaï…) livre sa biographie de l’ovni jurassien de la chanson française, HF. Thiéfaine Animal en quarantaine (du titre d’une chanson de 1993, sur l’album Fragments d’hébétude).

Véritable biographie littéraire et musicale, aux antipodes de la curiosité malsaine en vigueur dans certains torche-culs qui ne méritent pas même d’être cités (ni même d’exister), le bouquin de Bataille engage la conversation avec l’œuvre inclassable d’Hubert Félix Thiéfaine, entre chanson, rock et pop, aux accents tantôt énervés, tantôt romantiques, empreinte de l’imaginaire à la fois flamboyant et décadent de l’ours des montagnes jurassiennes. Biographie officielle, elle bénéficie de la complicité du chanteur – sans complaisance ni recherche exagérée de l’anecdote croustillante – pour couvrir sa démarche artistique de ses origines à sa dernière production (une Géographie du vide hautement recommandable).

Tout le talent de Sébastien Bataille, et ce qui fait de cette biographie une très belle réussite, est d’avoir su brosser le portrait d’un artiste et de son œuvre, un peu à la manière d’un grand peintre. Il a évité l’écueil de la quête effrénée de la petite faiblesse montée en indigeste mayonnaise pour voyeurs victimophiles ou chouineurs des chaumières. Autre talent de Bataille, avoir su conserver son intégrité professionnelle dans une biographie officielle, néanmoins critique, l’auteur n’hésitant pas à jeter un œil connaisseur et acéré sur les différents albums studios et lives du chanteur.

Sébastien Bataille retrace donc les grandes étapes de la carrière musicale de Thiéfaine, des débuts parisiens dans la dèche, le twist et le reste aux premiers albums en compagnie du groupe Machin ; puis la riche collaboration avec Claude Mairet, le diptyque américain, Bonheur & Tentation, l’expérimental Défloration 13, Scandale mélancolique, la collaboration bluesymentale avec Paul Personne, le burn-out et la renaissance du phœnix avec Suppléments du mensonge et Stratégie de l’inespoir, pour s’achever avec le cru 2021 du Jurassien, Géographie du vide.

Les amateurs et connaisseurs d’Hubert Félix Thiéfaine se retrouveront dans cette biographie fouillée, qui plonge au cœur de l’œuvre du chanteur, en explore les arcanes et en psychanalyse le singe. Les novices découvriront plus qu’un simple chanteur, un artiste, une ambition et une œuvre. Le tout écrit dans un style enjoué cadrant parfaitement à son sujet.

Une biographie hautement recommandable, donc, d’un artiste hautement recommandable (rien à jeter dans la discographie d’HFT), et par un critique, découvert à cette occasion, dont je vous recommande le blogue, Au rayon cd.

Philippe Rubempré

Sébastien Bataille, HF. Thiéfaine Animal en quarantaine, préface de Dominique A., Éditions de L’Archipel, octobre 2021, 492 p.

Lectures octobre

  1. La France n’a pas dit son dernier mot – Éric Zemmour
  2. Churchill #1 & 2 – Delmas, Regnault, Cammardella, Kersaudy
  3. BREUM #4 Sur ta mère comme au ciel – Marsault
  4. Bordel de Dieu – Marsault
  5. Deux poids, deux mesures – Marsault & Cordell
  6. BREUM #1 Attention ça va piquer ! – Marsault
  7. BREUM #2 Blindage et liberté – Marsault
  8. BREUM #3 C’est pas la taille qui compte – Marsault
  9. Dernière pute avant l’autoroute – Marsault
  10. Ultima Necat IV Journal intime 1992-1993 – Philippe Muray
  11. FDP de la Mode #2 L’ultime croisade – Marsault + Papacito
  12. Sans filtre. L’intégrale. – Marsault
  13. Le Côté de Guermantes – Proust
  14. FDP de la Mode #1 Enculés, va ! – Marsault + Papacito
  15. L’homme avisé dans les allées du pouvoir (L’homme de cour) – Baltasar Gracian
  16. Une élection ordinaire – Geoffroy Lejeune
  17. Lettre à un soldat de la classe 60 – Robert Brasillach
  18. Les Frères ennemis – Robert Brasillach
  19. Pastiches #1 L’école franco-belge – Roger Brunel
  20. Autodafés. L’art de détruire les livres – Michel Onfray
  21. L’après littérature – Alain Finkielkraut
  22. Le Faucon et L’Hirondelle – Boris Akounine

FDP de la Mode – Marsault & Papacito

Castigat ridendo mores…

La chaîne You Tube de Baptiste Marchais, Bench & Cigars, propose ce jeudi 21 octobre 2021 une vidéo intitulée « On met des journalistes en PLS… ». Il s’agit pour Marchais, Papacito, Julien Rochedy et Georges Jordi (VA+) de répondre à un épisode de l’émission Arrêt sur images de Daniel Schneidermann qui leur était consacré. Sans revenir sur ladite émission dans son intégralité, j’ai été stupéfait du fait que le journaliste de Marianne (un hebdomadaire pour lequel j’ai habituellement une certaine estime) présent sur le plateau critique (c’est son droit le plus absolu) la bande-dessinée FDP de la Mode, scénarisée par Papacito et dessinée par Marsault, sans même l’avoir lue (n’est-ce pas problématique?). Si cela avait été le cas, il n’aurait pas commis un contresens énorme et flagrant quant au personnage dessiné en couverture du premier tome, Enculés, va !. Voici donc ma réponse à cette absence de professionnalisme, à cette démarche contraire à la déontologie journalistique, à ce gant jeté à la face de la charte de Munich…

Je suis le travail de Marsault depuis plusieurs années. Je l’ai chroniqué à l’occasion, ai défendu son droit à la libre expression dans un article paru dans ces pages le 26 janvier 2019, et intitulé « Ce qui est valable pour Charlie doit l’être pour Marsault ». C’est par l’intermédiaire de ce dernier que j’ai découvert Papacito et ses livres (et non via son travail de « youtubeur », n’étant pas un grand amateur de réseaux dits sociaux, que je fuis en général comme la peste). J’ai donc lu les deux tomes parus de FDP de la Mode, qui s’ils sont violents, sont loin de la caricature de « facho » assénée sans autre argument dans une certaine presse dite bien-pensante.

FDP de la Mode est d’abord une bande-dessinée, un divertissement qui se rit des travers de notre triste époque pour mieux les dénoncer. Du Fluide glacial, du Charlie, du Hara-Kiri, tendance droitarde, et alors ? Depuis quand l’humour est-il l’apanage, la chasse gardée de la gauche ? Certes, dans les années 1970, la gauche brillait dans ce domaine avec des génies comme Cabu, Reiser ou Gotlieb, pour m’en tenir à la bande-dessinée, mais cette époque est bel et bien révolue. Actuellement, la gauche en perte de magistère moral et intellectuel en est réduite au ricanement et à l’entre-soi médiatique, à défaut de réel poids politique et social. Celle qui châtiait autrefois les mœurs en riant est devenue la victime de son propre aveuglement idéologique. Dieu se rit de ceux qui redoutent les effets dont ils chérissent les causes, sermonnait à juste titre le grand Bossuet…

Alors, que trouve-t-on de si scandaleux dans FDP de la Mode ? Une dénonciation des « racailles » (expression empruntée à Nicolas Sarkozy, 2007-2012) de banlieues (donc pas de toute la population de banlieues) auxquelles le contribuable offre aides sociales, financières, passes-droits pour les grandes écoles… et qui vous mordent la main et vous insultent en retour ? Raciste, disent-ils… en oubliant que le vrai racisme, c’est la complaisance à l’égard de ces individus considérés comme victimes pures et éternelles de la France ; en oubliant que les auteurs défendent l’honneur de la mère qui travaillent sans compter ses heures et pour un salaire de merde pour payer des Nike à son gamin qui la méprise, et qui n’en branle pas une, conneries mises à part ; en oubliant qu’ils défendent l’honneur du père resté au bled et qui n’a jamais éduqué ainsi sa progéniture. Dénonciation aussi du deux poids, deux mesures de l’aide aux populations fragiles. Le Blanc alcoolo de plus de 50 ans peut aller se faire foutre, lui venir en aide n’est pas bankable. Il ne compte pas, pas de storytelling possible pour un mâle hétéro non-racisé… Caricatural ? C’est le principe de cette bande-dessinée. Il n’en reste pas moins que la caricature se fonde sur la réalité, qu’elle amplifie démesurément. Une caricature hors-sol fait pschittt, elle débande, elle tombe à l’eau.

Par ailleurs, je m’interroge. La gauche est venue au secours de Fromet, qui a intelligemment chanté « Jésus est pédé » ou « Elle a brûlé la cathédrale », en prenant le risque (gigantesque) d’affronter le terrorisme catholique. Fromet a donc le droit d’user de la caricature. Durant la grande époque des années Canal+, les Deschiens crachaient quotidiennement à la gueule du populo sous prétexte de caricature. La gauche ne trouve rien à y redire. Les Deschiens ont donc le droit d’user de la caricature. Pourquoi donc Papacito et Marsault ne pourraient-ils pas bénéficier de ce même droit ?

Avec FDP de la Mode, Papacito et Marsault frappent souvent juste, ainsi sur le cinéma français, l’hypocrisie des politiciens (que je ne confonds pas avec les hommes d’État), la bourgeoisie, l’antisémitisme rabique de Soral, le rejet de la France par une partie de la jeunesse française issue de l’immigration… Il faut être d’une sacrée mauvaise foi, ou d’une sacrée volonté de nuire, pour prendre au premier degré cette bande-dessinée. Ce n’est fait par une certaine gauche que dans le but d’ostraciser, d’insulter, de condamner. Et dans le cas de ladite émission, et du journaliste de Marianne en question, de le faire a priori.

Alors, plutôt que d’écouter les fatwas des gauchistes qui ne se sont même pas donné la peine d’ouvrir les bouquins qu’ils critiquent avant de chier sur la gueule de leurs auteurs, faites preuve d’intelligence : lisez-les et faites vous votre propre opinion. Vous pouvez détester ces ouvrages, les trouver choquants, abjects, odieux… une fois, et seulement à cette condition sine qua non, que vous les aurez lus.

Pour ce qui me concerne, je relis régulièrement les deux tomes de FDP de la Mode, et je ne sache pas que je sois devenu un affreux fâââââssssssiste ou un raciste bas de plafond.

Philippe Rubempré

Marsault & Papacito, FDP de la Mode #1 Enculés, va !, Éditions Ring, 2018.

Marsault & Papacito, FDP de la Mode #2 L’ultime croisade, Éditions Ring, 2019.

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