Journal d'un caféïnomane insomniaque
dimanche juillet 22nd 2018

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Noblesse du barbecue – Thomas Morales

    Thomas Morales, plume bien connue des lecteurs de Causeur, Technikart ou Valeurs actuelles, est de retour avec une ode à l’amitié, à la joie et à l’été. En neuf plaisirs coupables, l’écrivain redonne ses lettres de noblesse au barbecue, tant décrié par les hygiénistes, les vegans hystériques et autres contempteurs de la prétendue beaufitude des campings de province, cette France périphérique selon eux infestée de lèpre populiste, conformément à l’expression micronesque en vigueur.

Neuf plaisirs coupables, donc… Allumer le barbecue, tout un art délicat. Prendre l’apéro, geste de fraternité autant que savoir-vivre, et tant pis si les sectateurs du château-la-pompe en font une cirrhose ! Si, suivant Homère et Dominique Venner, l’on considère la Nature comme socle et l’Excellence comme but, alors l’élection de Miss Camping vient nous rappeler que la Beauté demeure notre horizon, n’en déplaise aux culs pincés de l’égalitarisme mortifère. Plongez dans ce court et réjouissant bouquin comme dans l’océan, ne craignez pas le bob Ricard et Max Pécas, la pratique régulière de la décontraction de l’intelligence (Gainsbourg) est salutaire ! Trinquez au rosé et à votre santé, tenez, avec ce côtes-de-Thau Réserve de Monrouby 2017, sans prétention autre que le partage avec les copains. Et découvrez ces plaisirs coupables joliment vantés par Thomas Morales en dégustant quelques brochettes sous la nuit étoilée, bercés par le ressac.

Avec humour, brio, et non sans une iconoclaste érudition, Thomas Morales nous invite à un barbecue en famille. Son essai a des parfums de grillades et d’amitié ; il éclate du rire des copains et du choc des verres à l’apéro ; il sent les vacances méritées après une année de trime. La nostalgie joyeuse de l’auteur vous emporte, embarquez, le bonheur est à portée de fourchette !

Philippe Rubempré

Thomas Morales, Noblesse du barbecue, Éditions Nouvelles Lectures, 2018, 39 pages.

Lectures juin

  • La fin du village. Une histoire française – Jean-Pierre Le Goff
  • Histoire d’O – (Pauline Réage) dessinée par Guido Crepax
  • Une élection ordinaire – Geoffroy Lejeune
  • Folies ordinaires – Bukowski / Schultheiss
  • Guide du jeune Robinson à la campagne – Sylvie Bézuel
  • Samouraï – Eberoni
  • Un patachon dans la mondialisationThomas Morales
  • Qui veut tuer Mathieu Valbuena ? – Guy Carlier
  • L’inconnu – Magnus
  • Fou d’amour – Georges Wolinski
  • Tableau noir – Jean-Paul Brighelli
  • Le défilé des réfractaires – Bruno de Cessole
  • Le Suicide français – Éric Zemmour
  • Tintin. Les secrets dévoilés – Jean-Marc et Randy Lofficier

Le Lion des Flandres – Hendrik Conscience

La bataille des Éperons d’Or

    Hendrik (Henri) Conscience , né de père Français et de mère Flamande, a clairement choisi son camp. D’expression néerlandaise, il oeuvre à la gloire de la Flandre et de son lion de sable sur champ d’or. Le Lion des Flandres, son premier roman, retrace la bataille des Éperons d’Or du 11 juillet 1302, laquelle vit la victoire des commerçants flamands sur la plus puissante armée de l’époque, celle du roi de France, Philippe IV le Bel. Cette mémorable boucherie est restée gravée en lettres de sang dans les coeurs français sous le nom de bataille de Courtrai. La fine fleur de la chevalerie française s’y embourba et fut achevée à coup de goedendag, cette arme si mal baptisée (goedendag signifie bonjour en flamand ; il s’agit d’une sorte de solide bâton dont on se sert comme d’une massue).

Il y a du Dumas (père) et du Scott (Walter) chez Conscience, sa narration colorée, enlevée et foisonnante, le choix de son sujet. Plus surprenant sans doute, des notes de Jules Verne se font sentir (à moins que ce ne soit Conscience qui ait influencé Jules Verne ?), le Verne de Famille Sans Nom, son unique roman historique dépeignant la lutte des Français du Canada contre le colon à tunique rouge. Car s’est bien de célébrer la nation flamande dont il est question dans ce roman ; la bataille de Courtrai n’est qu’un prétexte. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’ouvrage est réédité par Yorann Embanner… À charge contre les Français, non sans reconnaître chez cet ennemi quelques exceptions confirmant la règle… part de génie français, sans doute (et à n’en pas douter, il est plus glorieux de vaincre un ennemi fort, puissant et courageux. Comme l’écrivait l’autre, à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire…).

Hendrik Conscience est un romancier du XIXe siècle, très populaire en Flandres. Son Lion des Flandres s’inscrit à la fois dans cette veine des grands romans populaires à prétexte (et/ou prétention) historique et dans une relecture de l’histoire célébrant le droit des peuples à disposer d’eux-même hérités d’un certain Romantisme.

La vie politique récente du Royaume de Belgique, cette vue de l’esprit, selon Jacques Brel, lucide, rend à ce roman toute sa force en lui redonnant toute son actualité. Passer les siècles, n’est-ce pas là un signe caractéristique de Littérature ?

Philippe Rubempré

Hendrik Conscience, Le Lion des Flandres. La Bataille des Éperons d’Or, préface de Jan Deloof, Yoran Embanner, 2007, 630 pages.

 

Magenta, détective dépravée – Celestino Pes & Nik Guerra

    Magenta, brune dominatrice, et son acolyte Lucrèce, blonde dévergondée, forment l’agence Shocking Stockings, littéralement bas choquants, tout un programme… Ces deux donzelles prennent prétexte de soi-disant enquêtes pour exercer leurs instincts dominateurs et fétichistes, et pour assouvir leur insatiable goût pour le voyage en terre jaune

Vous avez bien compris que ces enquêtes sont strictement interdites aux mineurs. Magenta est une bande-dessinée pornographique, disons-le, et très drôle, ne le cachons pas. Une bd qui mouille, si j’ose, son lecteur masculin, ce dernier apparaissant dans les cases par ses éjaculations dessinées. Dès lors, une sorte de jeu érotique s’instaure sans prise de tête entre les héroïnes et le lecteur.

Un noir et blanc léché (ok, c’est facile…) des plus appropriés à l’esthétique fétichiste et sadomasochiste accompagne le lecteur au fil des enquêtes en profondeur de Magenta et Lucrèce. Autant que les deux détectives dépravées, le lecteur s’attèle au service de la vérité avec plaisir.

Philippe Rubempré

Celestino Pes & Nik Guerra, Magenta, détective dépravée, Delcourt, coll. Érotix, 2011, 154 pages.

Un noir désir Bertrand Cantat – Andy Vérol

Ce qu’il est convenu de dénommer « drame de Vilnius » a bien failli éclipser totalement la seule vraie tragédie française de cet été 2003, ces vieux qu’on a laissés crever comme des chiens seuls chez eux ou dans des services d’urgences métamorphosés en mouroirs… Vous comprenez, la canicule, la plage avec les mômes, les vacances, on ne pouvait pas savoir, hein ? Rappeler cette évidence, que le vrai drame est l’abandon de leurs anciens par une partie de la population trop occupée par le barbeuque et l’apéro du soir, est un des mérites de la biographie qu’Andy Vérol consacre à Noir Désir, et singulièrement à son chanteur, Bertrand Cantat. Une biographie drivée à l’explosif dans un style tricoté de fanzine ; mutatis mutandis, une sorte de Nick Tosches français, celui de Réserve ta dernière danse pour Satan.

Quinze années après le décès de l’actrice Marie Trintignant des suites des coups portés par son compagnon Bertrand Cantat, drame humain, trop humain sur lequel nous n’aurons pas l’indécence de jacter, les passions se déchainent à nouveau, à l’occasion de la sortie du dernier album de l’ex-chanteur de Noir Dez et de la tournée qui suit (à l’heure où nous écrivons, les dernières dates sont annulées). L’ouvrage de Vérol remet les pendules à l’heure avec distance et nous rappelle que nous ne savons rien de ce qui s’est passé, sauf le sordide résultat ; rien que ce que médias partisans des deux bords et protagonistes ont bien voulu nous dire. La résurgence de cette histoire ne manque pas d’interroger les consciences, de sonder les reins et les coeurs. Un auditeur de Noir Désir resté fidèle à ses amours adolescentes est-il un salaud ? Le fan du chanteur Cantat qui achète ses disques, qui, horresco referens, assiste à ses concerts, est-il un immonde porc assoiffé de sang féminin ? Il faudrait le croire à entendre les réactions de bonnes âmes aux idées humanistes devenues folles ; qui ne veulent pas interdire les concerts mais qui viennent insulter les spectateurs, comme si ces derniers avaient tué Marie Trintignant une seconde fois ; qui rejettent de facto l’état de droit (et partant, une certaine idée de la démocratie), Cantat – qui a purgé sa peine et conserve le silence sur l’affaire – ayant le droit (je ne parle pas d’éthique ou de morale, mais de droit) d’exercer son métier de chanteur. Chacun se fera son opinion, mais on ne peut selon moi fonder les règles communes de vie en société sur les émotions de chacun, aussi légitimes soient-elles.

Revenons à la biographie musicale de Noir Désir et Bertrand Cantat (arrêtée à la libération conditionnelle du chanteur en 2007). À la fois portrait d’un groupe de rock, d’une patte musicale et de son époque, la bio signée Vérol ne verse pas dans le fanatisme imbécile propre aux boutonneux en quête de sensations ; pas plus l’auteur ne relit l’histoire du groupe à la lumière ténébreuse de la violence réelle et supposée de son chanteur. Il ne tente pas non plus, comme beaucoup s’y sont essayé, à dénicher interpréter et sur-interpréter dans les textes des chansons ce qui abonde dans leur sens.

Biographie critique donc. Vérol ne se prive pas de souligner les facilités du groupe, de ses influences trop soutenues aux prises de positions politiques un brin donneuses de leçons, « ces idées gnan-gnan qui ne cassaient pas des briques« , la distorsion entre le discours (anti-mondialisation, bien sûr) sur The holy economic war et le rapport concret entretenu par le groupe avec l’argent. Jamais le groupe si critique à l’encontre des multinationales – on se souvient du laïus adressé à Jean-Marie Messier, pédégé de leur maison de disques Universal, rebaptisée Univers Sale, lors des Victoires de la musique – n’a remis en question les marges que la major se faisait sur leur nom (p. 132)… contrairement à d’autres groupes imposant des prix de vente de disques et de places de concert accessibles à toutes les bourses pour rester cohérents avec leurs engagements, ainsi Fugazi ou Les Sales Majestés.

Le succès de Noir Désir s’explique beaucoup par l’énergie vitale déployée lors de concerts où tous jouent comme si c’était la dernière fois, certains devenant apocalyptiques, Cantat syncopé, batterie défoncée, larsens à volonté, et tous les excès à côté. Andy Vérol, amateur critique et éclairé, décèle les pépites dans chaque album, toujours des textes en français, rarement les titres attendus… Avec son image travaillée (Vérol insiste sur la riche collaboration et le travail exceptionnel du vidéaste Henri-Jean Debon), ses textes engagés, son rock bordelais, Noir Désir a réussi à devenir le groupe de rock d’une génération en France, qu’on les apprécie ou non, quels que soient le ridicule et/ou la démagogie de leurs engagements.

J’appartiens à cette génération Noir Dez, et même si la lutte contre le soi-disant retour du fââssssisme me fait doucement rigoler aujourd’hui, je connais encore et toujours par coeur Un jour en France ou Comme elle vient ; je ne peux entendre parler économie, chômage ou mondialisation sans que quelque part dans ma tête une paire de neurones fredonne The holy economic war. Si j’écoute moins Noir Dez maintenant, faut dire que je n’ai plus quinze ans, je les réécoute régulièrement, comme une madeleine de Proust rock’n’roll, avec autant de plaisir qu’avant, si ce n’est plus, m’étant débarrassé du sérieux estampillé artiste engagé.

Auditeur de Cantat et Noir Désir, salaud ? Relevons le gant. Si rester fidèle à ce qu’on a aimé (envers et contre toutes les polémiques, la mauvaise foi, les insultes, les invectives, les forfaits, les drames) c’est être un salaud, alors je suis un salaud. Tout lecteur de Céline est un salaud. Tout disciple d’Althusser est un salaud. Tout lecteur de Flaubert est un salaud. Tout être libre est un salaud. À titre personnel, je trouve ma place plus confortable que celle des néo Fouquier-Tinville et des tricoteuses 2.0. Question d’éducation, sans doute… Andy Vérol conclut sa biographie par ces lignes d’Artaud, « il ne faut pas trop se hâter de juger les hommes, il faut leur faire crédit jusqu’à l’absurde, jusqu’à la lie. » Je termine ma chronique sur cette bravade, que j’emprunte à l’écrivain et journaliste Christopher Hitchens, « mon opinion personnelle m’est suffisante, et je revendique le droit de la défendre contre tous les consensus, toutes les majorités, de tout temps, en tout lieu et en tout temps. Et quiconque tenterait de m’enlever ce droit peut prendre un ticket, se mettre dans la file, et m’embrasser le cul. »

Philippe Rubempré

Andy Vérol, Un noir désir Bertrand Cantat, Éditions Scali, 2008, 201 pages.

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