Journal d'un caféïnomane insomniaque
dimanche juin 16th 2019

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Libre comme Robinson – Luc Dellisse

Libre comme Robinson, sous-titré « Petit traité de vie privée » est un réjouissant et salutaire petit essai de Luc Dellisse. Faisant le constat de l’accélération du flicage généralisé, des atteintes à la vie privée et du recul des libertés dans notre démocratie de façade, l’auteur nous conte avec jubilation et style ses recettes concrètes pour retrouver la liberté et la vie privée. La clé : la discrétion. Le secret. Fuir la transparence. Rester modeste sans sacrifier l’essentiel.

Le sociologue Dominique Wolton notait il y a quelques années que « (…) en démocratie la liberté est fondée sur le principe absolu que la vie privée doit, normalement (sauf circonstances exceptionnelles), être soustraite au contrôle de la société ou de la puissance publique (Big Brother). » Cette liberté démocratique là est en instance de mort clinique, ainsi que le montre Wolton en citant l’exemple de l’hygiénisme, qui « tend invinciblement à placer les comportements individuels sous l’emprise du corps social, avec d’autant moins de scrupules que « c’est pour la bonne cause ». » Dellisse partage ce constat, qu’on peut élargir à l’expression des pensées et des opinions. Il propose de prendre acte de cet état de fait, certes déplorable, et d’en tirer les conséquences. Il est encore un espace dans lequel nous pouvons être libre, pour peu que nous nous en donnions les moyens, c’est la vie privée. Comment ? en donnant le moins de prises possibles au corps social, aux réseaux sociaux et à la puissance publique ; en étant conscient des enjeux de chaque parcelle concédée aux susdits. Il s’agit, à la manière de Robinson sur son île, d’organiser notre propre île. Non pas au sein de la nature sauvage et des cannibales, mais au sein de la civilisation redevenant sauvage et des cannibales sociétaux qui la composent.

Avec humour et érudition, Luc Dellisse déploie sa stratégie au fil de chapitres très courts, posant le diagnostic, proposant son ordonnance. Un petit bijou réellement subversif à découvrir. Vous y trouverez, à n’en pas doutez, quelques idées de recettes à cuisiner au service de votre vie privée et de votre liberté retrouvées.

Philippe Rubempré

Luc Dellisse, Libre comme Robinson. Petit traité de vie privée, Les Impressions Nouvelles, mai 2019, 208 pages, 17 euros

Lignes d’avant(s) et lignes d’arrivée – Dominique Braga

Sport, zone privilégiée d’exercice de la cruauté naturelle des enfants ; sport pourri jusqu’à la moelle par le fric et la dope et la vanité ; sport, activité de donneurs de leçons chère aux hygiénistes et aux tyrans de tout poil… Omniprésent et oppressant sport dont les restes de la presse nous abreuvent quotidiennement… Sport, enfin, école d’honneur et sujet de Littérature ?

C’est la gageure relevée par Dominique Braga, écrivain et journaliste sportif franco-brésilien des Années folles, dont les textes sportifs des années 1922-1938 ont paru aux éditions La Thébaïde dans un recueil intitulé Lignes d’avant(s) et lignes d’arrivée. L’ouvrage rassemble essentiellement des articles issus de diverses publications, ainsi qu’un texte littéraire, 5000, récit sportif, d’inspiration futuriste qui fait revivre comme jamais cela n’a été fait, ni avant, ni depuis, une course de 5000 mètres dans le corps et la tête d’un coureur.

Nul besoin d’être historien du sport pour apprécier ces textes des années 1922-1938. Les éditions La Thébaïde ont conduit un très beau travail éditorial, avec notices et biographie, ainsi qu’une intéressante préface signée Denis Lalanne. L’éditeur Emmanuel Bluteau a eu aussi la riche idée d’adjoindre au recueil une recension de critiques parues à propos de 5000, ainsi que des extraits de correspondance.

À travers ses textes, Braga rend au sport ses lettres de noblesse et sa noblesse littéraire. Lui même sportif accompli, il met en avant l’abnégation, l’effort sur soi, le travail physique et mental qu’exige le sport avec un objectif, la victoire, mais pas à n’importe quel prix ; ici, nous sommes loin du culte imbécile et prétentieux de la performance et de l’écrasement de l’adversaire, hélas si répandu parmi nos contemporains (comptant pour rien ?). Chez Braga, plus que la victoire, essentielle, c’est l’idéal qui est valorisé : l’honneur, le gentleman sportif, le sportsman, l’esprit d’équipe, l’investissement corps et âme du Sportif. Car le sport incarne chez le franco-brésilien une philosophie, une école de vie accessible à tout un chacun. Voilà qui a de la gueule quand on songe au mercato permanent des nouvelles foires aux sportifs. Ces sportifs nouveaux, qui sont au sportsman cher à Dominique Braga ce que le beaujolais nouveau est au nuits-saint-georges, s’achètent et se vendent comme de vulgaires paquets de pâtes industrielles.

Braga livre une esth-éthique du Sport quasi-stoïcienne qui nous interroge sur le pourquoi et le comment le sport est tombé aussi bas de nos jours… De fait, où sont passés les grands champions admirés autant pour leur honneur que pour leurs exploits ? Qui sont les grandes plumes sportives d’aujourd’hui ? les Braga, Blondin, Lalanne ?

Les articles de Dominique Braga nous réconcilient avec le Sport, qui s’était quelque peu perdu de vue avec la professionnalisation et la perfusion de saint-fric globalisé. Quant à son récit sportif, 5000, saluons encore aujourd’hui la performance littéraire : Braga nous tient deux heures en haleine dans le corps et la tête de Monnerot, coureur français en lutte contre un Belge, un Italien, un Anglais et un Suédois, le temps d’un 5000 mètres explosif. Sensations fortes garanties !

Philippe Rubempré

Lignes d’avant(s) et lignes d’arrivée. Textes sportifs 1922-1938, Dominique Braga, préface de Denis Lalanne, édition établie par Nicolas Jeanneau et Emmanuel Bluteau, Éditions La Thébaïde, coll. Au Marbre, 2015, 307 pages.

Lectures mai

  1. Le populisme ou la mort et autres chroniques – Olivier Maulin
  2. La grande histoire de la Bible – Patricia Hunt, illustrations Angus McBride
  3. L’insurrection qui vient – Comité invisible
  4. État d’ivresse – Denis Michelis
  5. Qu’est-ce qu’un chef ? – Général d’armée Pierre de Villiers
  6. Platon La Gaffe. Survivre au travail avec les philosophes – Jul & Charles Pépin
  7. Même les pierres ont résisté – Yves Viollier
  8. Le sommeil du monstre – Enki Bilal
  9. Le retour des peuples – André Bercoff
  10. Ethique du samouraï moderne. Petit manuel de combat pour temps de désarroi – Patrice Franceschi
  11. « Je vous écris d’Italie… » – Michel Déon
  12. 32 décembre – Enki Bilal
  13. Rendez-vous à Paris – Enki Bilal
  14. Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski
  15. De la brousse à la jungle – Général Bigeard
  16. De la Terre à la Lune – Jules Verne

Lectures – avril

  1. Adrian Humain 2.0 – Laurent Alexandre, David Angevin
  2. Faux départ – Marion Messina
  3. Giovannissima ! #3 – Giovanna Casotto
  4. Degenerate housewives – Rebecca
  5. Giovannissima #4 – Giovanna Casotto
  6. La reine Margot – Alexandre Dumas
  7. L’Iliade et l’Odyssée – Alberto Manguel
  8. Crépuscule – Juan Branco
  9. Lectures vagabondes. Articles buissonniers – Thomas Morales
  10. Contre Macron – Juan Branco
  11. Un été chez Voltaire – Jacques-Pierre Amette
  12. 50 nuances de Grecs – Jul & Charles Pépin

Dieu ramasse les copies – Denis Lalanne

Denis Lalanne est de cette engeance rare et précieuse qui nous conte le tragique avec légèreté et nous parle des choses légères avec le sens du tragique. Son dernier roman, au titre si mélancolique de Dieu ramasse les copies, met en scène Robert Gabault – dit Roro, dit Charles Odelin, dit le Gab – du fatal Exode de 1940 jusqu’au crépuscule de sa vie.

Le Gab se souvient des amitiés uniques et flamboyantes, du Pays Basque occupé et de l’Indochine révoltée, des gens célèbres ou inconnus croisés au fil d’une vie trépidante. Mais le Gab est avant tout hanté…

Odelin Cartier-Galloise, une amitié virile forgée dans les épreuves de l’Exode et de l’Occupation, a disparu après une arrestation par la Gestapo. Cherchant des explications, le Gab provoque une rencontre avec leur ancien camarade de lycée, surnommé Calme Plat, qui fricote avec les Vert-de-gris. L’entrevue ne se passe pas comme prévue et les événements s’enchainent…

Au gré des séismes de l’Histoire, Denis Lalanne compose une ode à l’amitié indéfectible, à l’amour filial, aux vertus du sport et à l’Honneur. Se tenant à respectueuse distance du jugement, la plume vagabonde dans le siècle et l’âme du Gab, tantôt avec une profonde légèreté blondinienne, tantôt rappelant Les Centurions de Lartéguy. Ressouvenir de lecteur, le séjour asiatique du héros me rappelle Lucien Bodard, que j’ai lu il y a quelques années, m’invitant à le relire… Je tourne la page, le Gab croise le grand reporter dans un rade indochinois… Plaisante communion avec l’auteur.

Dieu ramasse les copies… Denis Lalanne nous offre un voyage littéraire au cours duquel l’histoire mouvementée de la France post-1940 percute le destin de ses personnages sous l’oeil implacable de celui que De Lattre appelait Maître-Temps…

Pour ce roman, Lalanne a reçu le Coup de Shako décerné lors de la remise du Prix des Hussards 2019. Un coup de chapeau mérité !

Philippe Rubempré

Denis Lalanne, Dieu ramasse les copies, Éditions Atlantica, 2019, 352 pages.

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