Journal d'un caféïnomane insomniaque
samedi mars 23rd 2019

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Heptaméron avec chardonnay – Gérard Oberlé

Gérard Oberlé est de retour, et avec lui son desalter ego Claude Chassignet. Heptaméron avec chardonnay : sept jours, sept nouvelles, sept nuances de chardonnay et plus encore de merveilles en cépage blanc. Sept nouvelles étonnantes, où l’on croise un professeur aussi déjanté que droitard, des freux à faire passer les oiseaux de Daphné du Maurier et Alfred Hitchcock pour d’innocentes colombes, des excentriques, des buveurs, le Morvan, des bibliophiles, des gastronomes, un Volodia, des écrivains, la plume savoureuse et épicée de Gérard Oberlé, et même un roi !

Dans son avant-propos, l’ermite morvandiau Oberlé précise que ce recueil est le fruit de la suggestion d’une lectrice – grâces lui en soient rendues -, pour occuper sept jours de cure thermale. Nous ne pouvons que vous recommander d’adopter ce mode de lecture à la mode de (Marguerite de) Navarre. Deux raisons à cela, faire durer le plaisir ; et passer une formidablement chouette de semaine !

Décidément, lire Oberlé est non seulement un vaccin contre la connerie – safari sans espoir – mais aussi contre la morosité ambiante. Lecture bénéfique, à tout point de vue.

Philippe Rubempré


Gérard Oberlé, Heptaméron avec chardonnay, Grasset, 2019, 210 pages.


Lectures février

  1. Cadeau de génie – Turk & De Groot
  2. L’Ankou – Fournier
  3. Gare aux gaffes – Franquin, Jidehem & Delporte
  4. Le Monde imaginaire d’Antoine Blondin – Alain Cresciucci
  5. Makhno et sa Juive – Joseph Kessel
  6. La guerre olympique – Pierre Pelot
  7. FDP de la mode 2 L’ultime croisade – Marsault & Papacito
  8. Un petit fonctionnaire – Augustin d’Humières
  9. Carnets de guerre. Journal satirique – Papacito
  10. Encyclopédie en images La Préhistoire – Anne McCord (trad. Philippe Kellerson), illustrations Bob Hersey
  11. Ulysse aux mille ruses – Yvan Pommaux

On ne tue pas un poète…

« L’infinie stupidité des masses me rend indulgent pour les individualités, si odieuses qu’elles puissent être. » (Lettre de Gustave Flaubert à George Sand)

    Cette pensée flaubertienne s’applique assez bien au dernier roman de l’avocat François Jonquères, Robert B. Sept nuances de gris. Robert B., c’est Robert Brasillach, écrivain prodige et journaliste antisémite et fasciste de Je Suis Partout, originaire de Perpignan, comme l’auteur et quelques-uns des personnages de ses romans.

Publier un roman sur la figure controversée de l’éditorialiste de Je Suis Partout pourrait aisément résonner comme une provocation dans le contexte actuel de crise sociale des Gilets jaunes et d’augmentation spectaculaire des actes antisémites. Il faut le dire, ce roman n’est pas sulfureux. C’est un roman sur l’honneur, la fidélité, l’amitié, l’amour, la littérature, et surtout, c’est un roman sur la justice et le pardon. Ce dernier point, singulièrement, en rend la lecture opportune à l’heure où la convergence des luttes a cédé le pas à la convergence des haines.

Précisons d’emblée que si le roman de maître Jonquères plaide en faveur de la réhabilitation de l’écrivain Brasillach, il condamne sans appel les écrits et les positions politiques qui l’ont conduit dans les fossés du Fort de Montrouge au petit matin du 6 février 1945. Résumer Brasillach à ses éditoriaux politiques revient à résumer Céline à ses pamphlets antisémites. Or, l’oeuvre romanesque de Céline est publiée encore aujourd’hui, dans des collections populaires comme prestigieuses. Pourquoi ce deux poids, deux mesures ?

***

C’est leur passion commune pour l’auteur du Voleur d’étincelles et des Sept couleurs qui réunit les protagonistes de ce roman. L’héroïne principale, Esther, est juive, et néanmoins fervente lectrice et admiratrice de l’oeuvre de Robert Brasillach. Cela lui vaudra d’être épargnée par Valérius, milicien français en charge de la livrer à la Gestapo. Survivant grâce à cela à la guerre, elle rencontre André aux Beaux-Arts. Ensemble, ils partent dans une quête sur Brasillach, et notamment son procès et les raisons qui ont motivé sa condamnation à mort, exécutée, alors que tant d’autres sont vivants (dont Céline et Rebatet, qui ne sont pas les moins violents, et ce n’est rien de l’écrire !).

Cette quête biographique se double d’une quête littéraire au fil des oeuvres de Brasillach et des rencontres d’écrivains, de Blondin à Déon en passant par Gadenne. Le lecteur revit un pan de notre histoire et voyage dans le monde, de la Guerre d’Espagne au retour du Général de Gaulle en 1958. Robert B. s’achève par la plaidoirie de maître Jonquères, qui tente en sept nuances de gris la réhabilitation de l’oeuvre littéraire de Robert Brasillach. Souhaitons lui plus de succès que feu maître Isorni en 1945.

Si Brasillach est considéré comme un « salaud », il n’a pas directement de sang sur les mains, et il n’a manqué ni de fidélité, ni de panache. En témoignent ses Écrits à Fresnes, publiés par son beau-frère Maurice Bardèche après guerre. On y trouve entre autres des poèmes poignants, et une pièce de théâtre, Les frères ennemis, métaphore de la France divisée et d’une actualité toujours criante. Les derniers mots, nous les laissons au condamné, dont nous souhaitons, avec François Jonquères, voir l’oeuvre littéraire réhabilitée et publiée.

C’est à vous, frères inconnus,
Que je pense le soir venu,
O mes fraternels adversaires !
Hier est proche d’aujourd’hui.
Malgré nous, nous sommes unis
Par l’espoir et par la misère.

Je pense à vous, vous qui rêviez,
Je pense à vous qui souffriez,
Dont aujourd’hui j’ai pris la place.
Si demain la vie est permise,
Les noms qui sur ces murs se brisent
Nous seront-ils nos mots de passe ?

Robert Brasillach, extrait du poème Les noms sur les murs

 

Philippe Rubempré

François Jonquères, Robert B. Sept nuances de gris, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2019, 280 pages.

Lectures janvier

  • Sans filtre. L’intégrale – Marsault
  • Guide de survie quand tu ne supportes pas les enfants – Stéphane Rose
  • Éloge de l’imposture – Pierre Drachline
  • Pirotte. Le pays du hasard – Emmanuel Rimbert
  • Innocent – Gérard Depardieu
  • Comment devient-on électeur du Front national ? – Antoine Baltier
  • Dernière pute avant la fin du monde – Marsault
  • La Résidence – Joseph-Antoine d’Ornano
  • Aux Armes de Bruxelles – Christopher Gérard
  • L’or du Québec – Willy Lambil, Raoul Cauvin
  • Le Prince d’Aquitaine – Christopher Gérard
  • Casse-Pipe – Céline
  • Le Nazisme dans la civilisation. Miroir de l’Occident – Jean-Louis Vullierme
  • Trois idées politiques – Chateaubriand – Michelet – Sainte-Beuve – Charles Maurras
  • Un sacré gueuleton. Manger, boire et vivre – Jim Harrison
  • La guérison des Dalton – Morris & Goscinny

Ce qui est valable pour Charlie doit l’être aussi pour Marsault

Défense de Marsault

    Est-il bien raisonnable dans la folie anastasienne1 de notre temps de le confesser ? J’aime Marsault. Malgré les grincheux, par-delà les polémiques vaines – qui n’eussent pas même existé si Marsault pointait coco ou trotsko… J’ai découvert cet auteur de bandes-dessinées grâce à un réseau dit-social que j’ai déserté depuis. C’était avant les crises d’hystérie. Sur ce point, je n’aurai qu’une réflexion, un simple constat : dans la France de 2019, Patrie des Droits de l’Homme, du débat démocratique et de la libre expression, si une provocation émane de la gauche ou de l’extrême-gauche, elle est innovante, décalée, joyeuse, progressiste, bref, si vous ne la trouvez pas drôle, que vous vous sentez insulté ou êtes choqué, vous êtes à n’en pas douter un fasciste réactionnaire qui fait le jeu de qui-on-sait ; issue de l’autre bord, c’est le festival de cris d’orfraies, no pasaran et lutte contre un fâchisme fâcheux, de pacotille par surcroît, comme l’a si bien écrit Pasolini2.

Personne n’est obligé d’apprécier Marsault, ni son dessin, ni son humour, ni ses idées. De là à vouloir lui détruire les mains à la masse pour l’empêcher de dessiner3 ou faire feu de tout bois à la moindre opportunité d’abuser du droit pour le censurer et le faire taire, il y a un pas que seuls les démocratolâtres4 de la Gôgauche5 bien-pensante franchissent. Ceux-là se revendiquent pour la liberté d’expression, qu’ils défendent avec vigueur – et non sans brio pour quelques-uns – mais leur liberté d’expression est bornée par leur logiciel idéologique. Hors de ceux qui pensent comme eux, point de salut. Juste un ennemi à abattre, à détruire, à éradiquer comme une vulgaire mauvaise herbe au jardin. Sauf que dans la nature, les mauvaises herbes ont, elles aussi, leur place et leur utilité…

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Marsault est droitard et ne s’en cache pas, quoiqu’il reste libre et ne s’affiche pas militant. Il aime la virilité et l’humour trash, son personnage d’Eugène6 en étant la breum démonstration, l’expression gaillarde pour ne pas dire couillue. Marsault a la critique acerbe (Charlie Hebdo aussi, par parenthèse) ; c’est de bonne guerre – et intrinsèque à une saine démocratie, soit précisé en passant… Les idées féministes devenues folles, les délires de genre, les donneurs de leçon confortablement installés à l’abri de ce qu’ils promeuvent pour la populace, tous en prennent pour leur grade… en caricature et en dessins ! Il n’y a pas là un programme politique ou la promotion d’un candidat « fâsssssiste » ou populiste. Et quand bien même ! Nous admettons bien des partis de diverses obédiences communistes. En terme de morts, le communisme est déclaré vainqueur par K.O., sans conteste possible. Comme le disait l’Oncle Jo (Staline), un mort c’est tragique, un million de morts, c’est anecdotique. Une belle philosophie de donneurs de leçon, en vérité !

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La lecture de Marsault est une catharsis qui aide à supporter l’abjecte déchéance consumériste et utilitariste de l’Occident (et donc de la France), méprisant la nature et les Hommes au service d’un individualisme droit-de-l’hommiste forcené que rien ne semble devoir limiter. Tout au nom du Bien et du droit au Bonheur. Qui peut être contre le Bien et le droit au Bonheur ? Aucun abruti au cerveau lavé par la destruction de l’enseignement de la langue, des lettres et de l’histoire, sacrifié sur l’autel de l’idéologie progressiste et de l’employabilité sonnante et trébuchante à court terme. Restent quelques réfractaires, de gauche (Onfray, Michéa, Debray…) comme de droite (Obertone, de Benoist, de Cessole…), d’une grande diversité idéologique et d’expression mais qui partagent cet objectif, ce combat, de remettre les pieds sur terre à une société occidentale devenue folle de ses aveuglements idéologiques et des dénis de réalité conséquents…

Avec son dessin aussi drôle (donc violent) que trash, Marsault participe de ce retour du réel dans le monde bisounours des sectateurs du politiquement correct et de l’humour à sens unique. C’est bien cela qu’on lui reproche. C’est pour cela qu’on veut le faire taire. Et c’est pour cela que je le défends. Pour cela et parce que, dans ma faiblesse, je crois – encore – que la démocratie reste le pire des régimes (à l’exception de tous les autres, c’est entendu), et que la censure devrait se limiter à la diffamation, la provocation au meurtre et la vie privée. Marsault n’est concerné par aucun de ces motifs, seuls légitimes selon moi.

***

Avant les attentats qui ont ensanglanté la rédaction de Charlie Hebdo, il y avait eu les menaces, sans réactions notables ; après les menaces, les locaux ont été détruits par un jet criminel d’engin incendiaire, donnant lieu à quelques réactions indignées mais surtout à une pétition affligeante intitulée « Pour la liberté d’expression et contre le soutien à Charlie Hebdo ». Il aura fallu que le sang coule pour connaître un réveil. Après les attentats lâches et ignobles commis par des êtres qui – comme leurs soutiens politiques, idéologiques et de toute autre nature – ne méritent pas d’autres qualificatifs, si ce n’est celui d’assassins, j’étais Charlie, et j’ai écris ce que j’avais à écrire7, avec toutes les maladresses d’usage. J’étais Charlie, je suis toujours Charlie, et à présent, parce que je suis Charlie, je suis Marsault.

Breum lecture !

Philippe Rubempré

Le commerce de ciseaux semble toujours promis à un avenir florissant. Quel changement depuis le procureur Pinard et ses réquisitoires contre Flaubert et Baudelaire ? https://fr.wiktionary.org/wiki/ciseaux_d%E2%80%99Anastasie

2« Une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. » Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires

4 « Être moralisateur n’est rien d’autre que cela : assigner à autrui le soin de faire ce que l’on ne fait pas soi-même. » – Jean-Louis Vullierme, Le Nazisme dans la civilisation, miroir de l’Occident, L’Artilleur, octobre 2018

5La Gauche, vaste et diversifié courant idéologique se caractérisant par la foi dans le progrès de la nature humaine, ne saurait être confondue avec cette triste caricature qui n’est pas à la hauteur de cette histoire politique.

6BREUM, 3 tomes parus, éditions RING.

7Charlie, Michel, Éric et les autres, Librairtaire.fr, 19 janvier 2015.

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