Journal d'un caféïnomane insomniaque
mardi août 16th 2022

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Silence du choeur, de Mohamed Mbougar Sarr : une réflexion et une chronique

La tragédie migratoire qui affecte la Méditerranée, l’Afrique et l’Europe depuis un certain nombre d’années maintenant est une tragédie multiple dans ses causes comme dans ses conséquences, et il paraît difficile, hormis aux idéologues de tous les bords, d’avoir un avis tranché sur cette question. C’est d’abord la tragédie d’êtres humains responsables et victimes à la fois de leur destin. Responsables, car ils ont choisi de partir dans l’espoir d’une vie meilleure (le plus souvent illusoire) ou pour toute autre raison qui leur appartient ; victimes des passeurs maffieux, des naufrages, de l’esclavage contemporain (marchés aux esclaves réapparus au grand jour en Libye) et de ce que l’humain est capable de pire face à d’autres humains en état de faiblesse. C’est une tragédie pour les pays de départ, car ne nous leurrons pas, partir coûte cher, très cher, et bien souvent, c’est la jeunesse qui part, la force vive des nations – même si la jeunesse diplômée et indispensable au développement de ces pays est elle pillée légalement par des pays européens en mal de démographie, et s’offrant ainsi à moindre frais des compétences non syndiquées (le patronat est l’un des plus grands défenseurs de l’immigration, et ce n’est ni par générosité, ni par bonté d’âme). C’est enfin une tragédie pour les pays d’accueil, l’Europe et plus particulièrement, la Grèce, l’Italie, l’Espagne et la France. Cette tragédie-là est directement le fruit pourri de la lâcheté, de la veulerie et de l’inculture de nos pseudo-élites (issues en partie – mais en partie seulement – des urnes, assumons nos responsabilités) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur fond de culpabilisation et de repentance éternelles et à sens unique.

Il est en effet trop facile d’apitoyer la populace sur la misère du monde qu’il faudrait soulager (comprenez ma bonne dame, c’est d’not’ faute, après tout, la colonisation, l’esclavage et le reste…), les droits de l’homme (qu’on s’empresse de piétiner pour le moindre centime de pétro-dollar) et tutti quanti, en reléguant systématiquement la moindre critique, la plus petite parcelle d’opposition à du racisme, du fascisme, aux « Zheures-les-plus-sombres-de-notre-histoire » et autres épouvantails mortifères.

Pour dire clairement d’où je parle, je suis un défenseur de l’assimilation et de l’hospitalité, en vertu de l’histoire de la France (et non de la République) et du bon vieux principe « à Rome, fais comme les Romains » . Ceci suppose quelques préalables :

  • on assimile des individus, pas des communautés, encore moins des populations.
  • De plus, le droit à la continuité historique des peuples s’applique d’abord au peuple autochtone, à l’accueillant, en France le peuple français.
  • Enfin, cela suppose que ce peuple français soit maître de son destin, donc souverain (peu m’importe la nature de l’organisation politique), donc libre des injonctions outrageantes et outrageusement antidémocratiques et illégitimes de Bruxelles, par exemple.

Je le réécris, et donc me répète, mais tant pis, ne croyant ni à la hiérarchie des races, ni au développement séparé absolu, une France multiethnique ne me pose aucun problème dans la mesure établie par Charles de Gaulle (« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne. » – cité par Benjamin Stora, Le Transfert d’une mémoire, La Découverte, 1999), je suis fondamentalement opposé au multiculturalisme dans lequel nous plonge la mondialisation américano-financière et nos pseudo-élites, encore une fois malgré nous. La mondialisation américaine se heurtera inévitablement à l’impérialisme chinois et au renouveau de l’islam conquérant. À l’échelle d’une société comme la société française, multiculturalisme signifie multi conflits, et pas uniquement sur le mode verbal : regardez les société d’essence multiculturelle, elles sont, parmi les pays en paix sur leur territoire, les plus violentes, et de loin. Le multiculturalisme conduit inéluctablement, de mon point de vue, à la guerre civile et/ou religieuse, qui sont au regard de l’histoire du monde les guerres les plus atroces.

Compte tenu de ce (trop long) préambule, il m’apparaît essentiel que les questions d’identité, de religion, d’immigration soient rétablies dans le débat public de manière ouverte, posée, fondée en faits et en raison, intelligente, non-caricaturale, bref, aux antipodes de nos pratiques actuelles. Pour cela, la littérature, qui comme le disait peu ou prou le cher Alberto Manguel pose de bonnes questions plutôt qu’elle n’amène de réponses prêtes à digérer, permet à la fois de s’engouffrer dans l’œil du cyclone et de prendre du recul.

*****

Je viens d’achever la lecture du deuxième roman de Mohamed Mbougar Sarr1, intitulé Silence du chœur, qui raconte l’arrivée à Altino, ville moyenne de Sicile sise au pied de l’Etna, de soixante-douze « migrants », soixante-douze raggazzi, au cœur de la population locale. Accueillis par l’association Santa Marta, sorte de GISTI (Groupe d’Information et de Soutien aux Immigrés) tendance catholique, ils sont pris en charge par médecins, prêtre, interprète et autres bénévoles en vue de leur trouver un travail et de préparer le passage devant les commissions en charge de leur octroyer ou non des papiers. L’accueil en population générale est quant à lui tantôt solidaire, tantôt antipathique, parfois indifférent.

C’est dans ce cadre que Mohamed Mbougar Sarr met en scène ses personnages, bien campés, crédibles, ne versant dans la caricature que marginalement et exceptionnellement. Dans cette faune bigarrée s’agitent Toto, médecin qui n’y croit plus beaucoup, l’incroyable curé Bonniano, sacré caractère, et son ami le grand poète silencieux Fantini, Jogoy, l’interprète rescapé d’un précédent naufrage (par qui nous sera transmise la clé du roman), et encore les bénévoles de l’association, Lucia, Clara, Sabrina, la directrice… Plus vindicatifs sont le boucher ou les frères Calcagno, et Maurizio, devenu le phare de la lutte anti raggazzi d’Altino, pour des raisons que vous découvrirez. Toutes ces vies tissent au fil de quelques mois une toile ultra-réaliste caractéristique de ce que peuvent connaître les habitants de Lampedusa, par exemple. Le lecteur est immergé au cœur de la question des réfugiés de Méditerranée, jusqu’à ce que la tragédie s’incarne…

L’amour, la vie, la mort, l’amitié, bref la littérature, imprègnent ce livre parfaitement maîtrisé et composé. Silence du chœur est un excellent roman ; de la littérature et non des gnangnantises gauchistes à prétention sociologique façon Édouard Louis (qui est à peu près tout, sauf un écrivain). L’écriture est remarquable de finesse et de précision. Pour preuve qu’il ne s’agit pas d’un roman à thèse, je ne suis pas en mesure de vous dire avec certitude l’opinion de Mohamed Mbougar Sarr sur son sujet. L’auteur manifeste de l’empathie pour chacun de ses personnages et évite les pièges du manichéisme bourgeois si prompt à laver sa conscience en donnant des leçons tout en omettant sciemment de se remettre en question auparavant.

Avec ce roman, les tragédies évoquées au début de cette chronique croisent le fer en plein maelström, rendant compliquée toute forme de yakafokon sur l’enfer méditerranéen. Revenons à Manguel, constatons que Mbougar Sarr pose de bonnes questions avec le Silence du chœur tout en laissant le champ libre à la méditation, la réflexion et au cheminement de chacun de ses lecteurs. Un grand roman, à la fois contemporain et intemporel.

Philippe Rubempré

Mohamed Mbougar Sarr, Silence du chœur, Présence Africaine Éditions, 2022, 569 p.).

1Lauréat du prix Goncourt 2021 pour son excellent roman La plus secrète mémoire des hommes, paru chez Philippe Rey.

Le Manufacturier – Mattias Köping

Si la terminologie « roman noir » a une signification réelle, alors Le Manufacturier de Mattias Köping l’épouse parfaitement. La lecture de cet excellent roman est d’une violence inouïe, jamais gratuite ni voyeuriste (et l’avertissement apposé en couverture ainsi que la préface de l’auteur à l’édition de poche ne sont ni galvaudés, ni des coups de communication : l’ouvrage s’adresse à un public – très – averti). Amis lecteurs, en entrant dans l’antre du Manufacturier, vous abandonnez tout espoir, toute illusion sur la nature humaine. Décidément, Rousseau s’est planté : l’homme ne naît pas bon. Même s’il semble que, parfois, il puisse le devenir… un peu.

L’histoire se déroule en 2017, année où se chevauchent plusieurs enquêtes dont la clé de voûte est fracassante. D’un côté, le capitaine Vladimir Radiche, flic de la Crim’ du Havre aux résultats aussi probants qu’il est imbuvable, doit résoudre deux assassinats, celui d’un dealer torturé et balancé aux ordures, et celui d’une femme et son bébé atrocement massacrés et mutilés. De l’autre, une avocate serbe, Irena Ilic, enquête sur des crimes de guerre commis pendant le conflit en ex-Yougoslavie par une milice baptisée les Lions de Serbie, sous la férule d’un Dragoljub qui semble tout droit sorti des enfers pour répandre le sang, la terreur et la désolation. Irena espère coincer ce criminel évanoui dans la nature depuis une vingtaine d’années par l’intermédiaire de Milovan, seul rescapé par miracle à douze ans du massacre de sa famille, et qui vit désormais en France. L’araignée Köping tisse magistralement sa toile jusqu’à la croisée des enquêtes de Radiche et Ilic…

Menée tambour battant avec une précision et un réalisme saisissant tant dans l’écriture que dans les dialogues, l’histoire du Manufacturier explore les conséquences actuelles de l’explosion de l’ex-Yougoslavie sur fond de crimes de guerre, crimes contre l’humanité, trafics de stupéfiants, d’êtres humains et autres crimes sadiques. Ce roman, un bijou du genre, ne laisse que très peu d’espoir sur la condition humaine, intangible et marquée à jamais du sceau de ce que les Chrétiens appellent péché originel, ce quel que soit le nom ou le fond qu’on lui donne, et quoi qu’en pensent les optimistes, les droits de l’hommistes et autres humanophiles.

La fin du roman, glaçante, éclaire d’une manière limpide la citation de Louis-Ferdinand Céline placée en exergue par Mattias Köping, extraite du bien nommé Voyage au bout de la nuit :

« C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours. »

Philippe Rubempré

Mattias Köping, Le Manufacturier, (Ring, 2018) Magnus, 2022, 667 p.

Degenerate housewives – Rebecca

Qui ne connaît le soap imbécile dont le plus grand fan connu reste Madame W. Bush, Desesperate houswives? Convenu et bien pensant au possible, n’est-ce pas ? Cette série a pourtant un grand mérite pour les esprits coquins, elle a inspiré la dessinatrice et scénariste américaine Rebecca, qui en offre une parodie érotique légère, aussi lesbienne que bien sentie…

Délaissée par son Donald de mari, prostitué à son boulot et au pognon, Catherine Mitchell s’emmerde ferme dans sa banlieue résidentielle de la upper middle class, et s’en ouvre, si j’ose dire, à sa meilleure amie Patty. Cette dernière, profitant de l’absence des enfants au lycée et de Donald au travail, s’emploie alors à convertir Catherine au lesbianisme et à la soumission. Et voilà le point de départ quelque peu grivois de cette bande-dessinée audacieuse, d’un intérêt très supérieur à la série dont elle est inspirée.

Rebecca compose en noir et blanc avec une précision et un réalisme crus, rendant le cadre absolument crédible, véritable cocon de ses histoires d’un érotisme soigné et strictement réservé aux adultes, empreintes d’humour et aux dialogues léchés. On peut y lire en filigrane une critique sans concession du puritanisme et de la société de l’ultra-individualisme consumériste à l’américaine, qui assèche les âmes et dessèche les corps. Cette ode à la liberté individuelle et à la jouissance n’est pas sans rappeler aux lecteurs français le fameux « chacun fait ce qu’il veut avec son cul, mais cela ne nous… regarde pas ! ».

Les amateurs de bande-dessinée, d’érotisme et les bons vivants des deux sexes sauront apprécier et se réjouir à la lecture de ce divertissement pour les grands.

Philippe Rubempré

Rebecca, Degenerate housewives, Dynamite,5 tomes parus entre 2013 et 2015, 7 euros l’unité.

Autant en emporte le vent – Margaret Mitchell

Longtemps j’ai cru qu’Autant en emporte le vent n’était qu’une histoire d’amour à l’eau de rose sur fond de Guerre de Sécession et de « M’ame Sca’lett »… Un truc de bonnes femmes, en somme. Eh bien, force est de le reconnaître, j’ai tout faux ! J’ai commencé à le lire par hasard début juillet, je ne l’ai pas lâché. Je dois même dire que c’est un des romans qui m’a le plus pénétré dans mes lectures de ces dernières années. Roman total – la vie, la mort, l’amour, la guerre, l’argent – humain, désespérément humain, aux caractères bien campés et à portée universelle (ouvrons une parenthèse : je jugeai a priori ridicule la polémique woke sur l’œuvre et son adaptation cinématographique ; de fait, cette polémique est ridicule, vaine, mesquine et infondée. Fin de la parenthèse).

Autant en emporte le vent est une tragédie avec au moins deux degrés de lecture, la tragédie personnelle de son héroïne Scarlett O’Hara, et la tragédie de la Confédération (véritable civilisation singulière dans la jeune Amérique du XIXe siècle – cf Le Blanc soleil des vaincus, de Dominique Venner1, qui en retrace l’histoire avec une sympathie avouée et une honnêteté intellectuelle qui fait défaut à bien des ouvrages historiques prenant fait et cause pour le vainqueur tout en revendiquant l’objectivité et la scientificité). À travers le parcours de Scarlett, Margaret Mitchell se livre à une sorte d’autopsie du Dixie Land et tout à la fois, de part ses origines, à une introspection civilisationnelle. Roman adoptant un point de vue, donc subjectif, il m’apparaît cependant largement moins caricatural que (la très bonne) Case de l’Oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe, roman à visée ouvertement politique écrit in situ – quand la fresque de Margaret Mitchell a été composée dans les années 1930.

De quoi s’agit-il ? L’histoire débute aux prémices de la Guerre de Sécession. Scarlett O’Hara, adolescente de seize ans au caractère bien trempé, aime Ashley Wilkes, quand elle découvre qu’il est promis à Mélanie Hamilton. L’explication qui s’ensuit avec Ashley est surprise par un homme à la réputation détestable, Rhett Butler, qui ne cessera de réapparaître dans la vie de Scarlett, laquelle finit par dépit et/ou par vengeance, par épouser Charles, le frère de Mélanie. Ce dernier disparaît, dans des conditions que vous lirez, dès le début du conflit, laissant sa jeune épouse enceinte, veillée par Mama, « négresse » déjà au service de sa mère, forte personnalité et phare de ce roman à bien des égards. Toute cette saga se déroule sur fond de Guerre de Sécession – opposant les états du Nord abolitionnistes à ceux du Sud réunis en Confédération, dont l’économie de plantation est fondée sur l’Institution, l’esclavage, lequel traduit une diversité de situations au sein des populations serviles et dans les attitudes à leur endroit – puis se poursuit sur fond de « reconstruction ».

Si la sympathie de Margaret Mitchell va de manière évidente aux Confédérés, en aucune façon ce roman n’est une défense de l’esclavage ou une justification du racisme, ou que sais-je encore (la bêtise woke a ses raisons que la raison ne connaît point)… Il offre cependant un contrepoint à la littérature générale sur le sujet. Le fameux Vae victis attribué à Brennus est un invariant de la nature humaine… Autant en emporte le vent est un roman vivant dans le sens où les personnages intègrent le spectre des nuances qui fondent la diversité humaine. En aucun cas il ne met en scène des « bons » absolus (qui seraient ici les Confédérés) face à des « méchants » définitifs (en l’occurrence les Yankees).

La figure charismatique autant qu’insupportable de Scarlett O’Hara offre à Margaret Mitchell le prétexte au roman de la Guerre de Sécession vue du Sud, avec toute la mesure dont est capable un romancier talentueux et digne de ce nom, un écrivain, peu importe ses opinions politiques, options philosophiques ou croyances religieuses. Ce qui fait d’Autant en emporte le vent un roman à portée universelle, traitant de l’essentiel de la vie des Hommes : la vie, la mort, l’amour, l’amitié, la guerre, l’argent, la civilisation…

Philippe Rubempré

Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent, trad. Pierre-François Caillé, (Gallimard, 1938), Le Livre de Poche, 1963, 2 tomes (692 et 696 p.).

1Dominique Venner, Le Blanc soleil des vaincus, Via Romana, 2015, préface d’Alain de Benoist.

Lectures juillet

  1. Les murailles d’Ananké – Henri Vernes
  2. Xhatan, maître de la lumière – Henri Vernes
  3. Le roi des Archipels – Henri Vernes
  4. Poison blanc – Henri Vernes
  5. Les secrets de l’Ombre Jaune – Henri Vernes
  6. L’encyclopédie de l’Ombre Jaune – Henri Vernes
  7. Set up Love Story #1 – Katsu Aki
  8. Le Tigre des Lagunes – Henri Vernes
  9. Le Dragon des Fenstone – Henri Vernes
  10. Set up Love Story #2 – Katsu Aki
  11. Trafic dans les Caraïbes – Henri Vernes
  12. Les sosies de l’Ombre Jaune – Henri Vernes
  13. Set up Love Story #3 – Katsu Aki
  14. Set up Love Story #4 – Katsu Aki
  15. Formule X 33 – Henri Vernes
  16. Set up Love Story #5 – Katsu Aki
  17. Set up Love Story #6 – Katsu Aki
  18. Ogenki clinic #1 – Haruka Inui
  19. Ogenki clinic #2 – Haruka Inui
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