Journal d'un caféïnomane insomniaque
mercredi octobre 7th 2026

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De purs hommes – Mohamed Mbougar Sarr

Ndéné Gueye est un professeur de littérature à l’université de Dakar, blasé par la médiocrité et la bassesse carriériste de son milieu professionnel. Il dispense son cours sur Verlaine à des étudiants faisant simplement acte de présence. Son amante, Rama, lui montre une vidéo virale (merci les réseaux asociaux !) d’un type qu’on déterre. Il semblerait que le cadavre en question soit celui d’un homosexuel, un goor-jigéen, un « homme-femme » en wolof. De prime abord indifférent, Ndéné Gueye devient obsédé par cette vidéo, son héros involontaire malheureux, son identité, son histoire… Il vient en effet d’apprendre que pour lutter contre le fléau de l’homosexualité, le gouvernement sénégalais vient de proscrire un certain nombre d’écrivains de l’enseignement en raison de leur homosexualité réelle ou supposée… dont Verlaine, ce qui ne manque pas de provoquer une réaction de ses étudiants. Ajoutons à cela que le père de Gueye, un saint homme appelé à remplacer l’imam du quartier, malade, pour le prêche, consacre son sermon à ladite vidéo. Là sont réunis tous les éléments d’un roman qui ne vous décevra pas.

Il a suffi d’à peine 200 pages à l’écrivain sénégalais d’expression française Mohamed Mbougar Sarr (Prix Goncourt 2021 pour son – bon – roman La plus secrète mémoire des hommes) pour brosser un tableau de l’homosexualité au Sénégal, pays dont la population est à 90 % de religion musulmane. Comme dans son précédent roman Silence du chœur, Sarr a le talent de ne pas juger ses personnages, et de ce fait, il soulève de très bonnes questions auxquelles son roman n’offre que de multiples pistes de réflexion mais pas de réponse prête à consommer… En bref, l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr nous propose de la très bonne littérature selon les critères établis par Alberto Manguel, écrivain et essayiste érudit, passionné et passionnant.

Ainsi, qu’en est-il de l’intégration des minorités au sein d’une société ? Doit-elle être inconditionnelle et universelle ? Au contraire, les traditions ne priment-elles pas, rendant de facto ni systématique, ni automatique cette intégration, sans que cela soit pour autant moralement condamnable ? Et les traditions ? Quelles traditions ? Dans De purs hommes, Sarr montre bien qu’il y a toujours eu des homosexuels au Sénégal, et qu’ils n’ont pas toujours été rejetés es qualité… Cette question interroge aussi la France, et d’une manière générale, l’Occident chrétien : en quel nom condamner des traditions, coutumes, civilisations, religions qui vous sont étrangères quand elles s’épanouissent sur leur terre ? La réciproque s’invite également : peut-on garder mœurs et coutumes quand on fait le choix d’émigrer dans une société autre qui ne les admet pas ? En France, l’homosexualité est légale ; les homosexuels peuvent même se marier. L’expression de l’homophobie et la discrimination à l’encontre de personnes homosexuelles sont réprimées par la législation. Au Sénégal, l’homosexualité est pénalement répréhensible.

Autant de questions soulevées par cet excellent roman de Mohamed Mbougar Sarr qui viennent asticoter les bonnes âmes généreuses au frais de la princesse et les bonnes consciences à moindre coût qui peuplent nos contrées. De purs hommes nous invite, sans toutefois patauger dans un ventre mou, à réfléchir avant de juger et de condamner, à savoir de quoi nous parlons avant de prendre position ou de faire le bravache. L’auteur a été accusé dans son pays de faire un plaidoyer pro-homosexualité ; il serait assez facile de lui faire le procès inverse. Quand la lecture est sélective et idéologique, on fait dire ce qu’on veut à n’importe qui. Dans ce cas, la lecture révèle soit l’ignorance du lecteur, soit son désir de manipuler à des fins idéologiques, politiques, religieuses, bassement pécuniaires ou que sais-je encore.

De purs hommes est un grand roman dont on ne sort pas tout à fait indemne. Un véritable remue-méninges littéraire. Le contraire d’un ouvrage de propagande.

Philippe Rubempré

Mohamed Mbougar Sarr, De purs hommes, [Philippe Rey / Jimsaan, 2018], Le Livre de Poche 2021, 189 p.

Asphyxie. Manuel de désenfumage pour notre temps – Harold Bernat

Comment lutter contre l’air du temps, contre cette imprégnation poisseuse qui vous explique à longueur de colonnes, d’ondes et d’écrans ce que vous devez penser et ne pas penser, faire et ne pas faire, croire et ne pas croire, dire et ne pas dire ? Comment dessiller nos paupières ? En aérant, en s’oxygénant l’âme, en prenant un grand bol d’air et en cessant d’être dupes. Voilà l’objet de cet étrange « manuel de désenfumage pour notre temps » intitulé Asphyxie.

Son auteur, agrégé de philosophie et enseignant, Harold Bernat, propose une réaction saine à la propagande totalitaire (au sens où elle englobe tous les aspects de la vie, de l’éducation à la consommation en passant par les loisirs et les choix « démocratiques ») libérale-libertaire qui voudrait que toute critique un peu fondée ou construite soit extrémiste ou irresponsable… Bernat nous invite à nous réapproprier nos modes de pensée. À travers quelques cas d’école, les « désenfumages », lesquels alternent avec des réflexions en profondeur, il réhabilite la critique politique, par essence conflictuelle ( ce qui ne signifie pas guerrière ou éradicatrice de ses adversaires) et nécessaire dans toute démocratie digne de ce nom. Il réhabilite le peuple contre les pseudos-élites qui ne cherchent qu’à perpétuer leurs places et privilèges en se foutant et de la France et du bien commun.

En érigeant le mouvement des Gilets Jaunes, sa réception médiatique et sa réponse policière en symbole, Harold Bernat montre à quel point la France et sa grandeur ont été confisquées à son peuple par une crème consanguine et corrompue, moralement à défaut de l’être financièrement, le cumul n’étant probablement et hélas sans doute pas une exception.

Un essai revigorant à lire pour se revivifier l’esprit et repenser l’époque.

Philippe Rubempré

Harold Bernat, Asphyxie. Manuel de désenfumage pour notre temps, Éditions de l’Escargot, 2020, 180p.

Ab hinc… 332

L’écume des jours…

« Mais, n’en déplaise aux enfumés, il existe bien un lectorat caché, souterrain, des esprits qui comprennent parfaitement la nature des enjeux et les grosses ficelles de l’enfumage généralisé. Ces femmes et ces hommes, de bonne volonté critique, ne sont pas payés pour enfumer l’auditoire.Ils ont souvent un travail décent, un intérêt pour le bien commun et un esprit suffisamment résistant pour s’opposer encore. Il est de première nécessité, pour préserver une niche ou un marché, de les qualifier d’extrêmes ou de rétrogrades, rhétorique imbécile qui ne fait plus illusion. » – Harold Bernat, Asphyxie. Manuel de désenfumage pour notre temps, Éditions de l’Escargot, 2020.

Chers lecteurs, permettez-moi de vous souhaiter une année 2023 désenfumée, non pas du tabac cher à Sganarelle, mais de la propagande qui imprègne chaque parcelle de notre quotidien. Je vous souhaite d’être libres et heureux. Je vous souhaite d’être en bonne santé, l’intendance suivra !

Lectures décembre

  1. Avant-Guerre – Guillaume Faye & JM.E. Simon
  2. Ex libris eroticis 2 – Rotundo
  3. L’été noir – Jean-Claude Clayes
  4. Attention femmes – Alex Varenne
  5. Les larmes du sexe – Alex Varenne
  6. La correction ou la confusion des sens – Philippe de Saxe, illustrations d’Alex Varenne
  7. SUSPECTE [RESPAWN] – Zoé Sagan
  8. Jessica Ligari – Philippe Cavell & Robert Merodack
  9. Le pays où l’on arrive jamais – André Dhôtel
  10. Trois hommes dans un bateau – Jerome K. Jerome
  11. Mai 68 vu d’en face – Bernard Lugan
  12. Vagabondages littéraires – Michel Marmin
  13. Sa Majesté des Mouches – William Golding
  14. Le Grand Remplacement. Introduction au remplacisme global – Renaud Camus
  15. Siècle furieux – Papacito
  16. Les Passagers du vent #1 La fille sous la dunette François Bourgeon
  17. Michel entre deux feux – Georges Bayard
  18. Les Passagers du vent #2 Le ponton – François Bourgeon
  19. Carnets intimes d’une jeune fille pas rangée – Maïna Lecherbonnier
  20. Les Passagers du vent #3 Le comptoir de Juda – François Bourgeon
  21. Les Passagers du vent #4 L’heure du serpent – François Bourgeon
  22. Le Hussard fonce dans le tas – Alain Sanders
  23. L’Intervalle entre le marchepied et le quai – Bruno Lafourcade
  24. Terminus pour le Hussard – Xavier Eman
  25. Les Passagers du vent #5 Le bois d’ébène – François Bourgeon
  26. Les Passagers du vent #6 La petite fille Bois-Caïman I & II – François Bourgeon
  27. Le Hussard retrouve ses facultés – Bruno Lafourcade
  28. Les Passagers du vent #7 Le sang des cerises Livre 1 Rue de l’Abreuvoir – François Bourgeon

Contrecoeur. Chroniques d’une France sans lettres – Pierre Mari

Contrecœur réunit quelques « chroniques d’une France sans lettres », composées par Pierre Mari entre mai 2011 et août 2020. L’écrivain y martèle à chaque instant l’exigence littéraire (et esthétique) qui n’est plus dans la France contemporaine – ce qui désole quiconque a conscience du caractère profondément littéraire qui fut celui de la France jusqu’au siècle dernier encore. Généreux dans ses admirations (quelques très belles pages sur Flaubert, notamment), c’est toutefois quand il éreinte les fausses gloires de l’époque (Carrère, Darrieussecq, entre autres) que Pierre Mari s’avère le plus jouissif à la lecture – je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour une basse-cour dindesque bien rôtie pour quelques hivers rigoureux…

Il n’y a aucune jalousie, pas plus que de curiosité malsaine ou de méchanceté gratuite à se réjouir des critiques acerbes de Pierre Mari, justement car il réhabilite le travail de critique littéraire (qui, est-il besoin de le rappeler, n’est pas le mien au fil de ces pages), devenu ces dernières décennies copinage à but lucratif ou moralinisateur, hélas. La littérature ne peut être qu’aristocratique, comme l’art, comme la beauté. Rien de plus inégalitaire sur cette basse terre. On admire ce qui nous dépasse et nous transcende, pas le vulgum pecus… À démocratiser la culture, on a tué l’art et la beauté au profit du divertissement abrutissant et de la laideur quotidienne. On a démocratisé (qui peut être contre la démocratie, l’accès à la « culture pour tous »?) au nom des sacro-saints goûts et couleurs, qui voudraient que tout se vaut. Or, si tout se vaut, rien n’a de valeur. L’égalité n’existant qu’en mathématiques ou sur un plan juridique nécessairement discriminatoire et circonstancié, elle n’est jamais une réalité ontologique. L’axiome égalitaire appliqué aux arts et aux lettres est donc fallacieux dès l’origine.

Jules Verne, écrivain cher à mon cœur depuis mon enfance, l’écrivait à sa manière en 1877 à son éditeur Hetzel :

« […] dans l’échelle littéraire, le roman d’aventures est moins haut placé que le roman de mœurs. Balzac est supérieur à Dumas père ne serait-ce que par le genre. […] Je crois que, d’une façon générale et question de forme mise à part, l’étude du cœur humain est plus littéraire que les romans d’aventures. »

Est-ce à dire qu’Alexandre Dumas père est un écrivaillon ? Qu’aucun roman d’aventures littéraire n’a jamais été écrit ? Je ne le crois pas. Il existe simplement une hiérarchie forgée sur l’enclume des siècles, au fil du combat vital pour la beauté et la transcendance (bref, pour les arts : littérature, peinture, musique…) ; hiérarchie que ne saurait remettre en question un quelconque plumitif de Libé ou d’ailleurs décrétant ex nihilo que le slam vaut Verlaine ou mettant sur un même plan Jul et Mozart…

Les colères et admirations de Pierre Mari méritent de s’y attarder et de les méditer. L’écrivain et critique a bien cerné le drame de notre époque, qui n’en finit pas de virer au mélo sirupeux et indigeste. Armé de sa plume du meilleur acier, Mari nous ouvre les yeux, et nous en redemandons !

Philippe Rubempré

Pierre Mari, Contrecœur, éditions La Nouvelle Librairie, novembre 2021, 282p.

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